Noé Soulier, « partager les évolutions actuelles de la danse contemporaine »

Noé Soulier a pris la direction du Centre National de Danse Contemporaine en juillet dernier. À 33 ans, le danseur et chorégraphe a la charge de conduire une institution tricéphale, à la fois centre de création chorégraphique, école de danse contemporaine et instance de programmation danse au Quai. Rencontre avec un homme passionné et passionnant, qui éclaire le CNDC pour quelques années.





Vous avez dit vouloir mettre la création au cœur des missions du CNDC. Comment cela se traduit-il concrètement ?

Le premier volet concerne mes propres créations. Mais l’enjeu est surtout sur l’école : comment faire en sorte que l’action de transmission soit une création ? Le fait qu’il s’agisse d’un centre de danse contemporaine y participe car il y a un défi dans le fait d’enseigner ce qui est contemporain. Ce sont des techniques, savoir-faire qui ne sont pas encore fixés, théorisés, donc quelque part, le savoir doit se développer dans le fait même d’être transmis.

On a notamment invité des gens qui sont en train de développer un langage, une démarche artistique. Ils ne vont pas arriver face aux étudiants en montrant leur fonctionnement, ils vont continuer, avec les étudiants, à tester leurs démarches ; les étudiants vont donc être partie prenante de ce travail. C’est le plus enrichissant comme processus pédagogique. (…)

L’aspect créatif de la programmation est lié à la manière dont on peut partager avec des esthétiques les plus larges possibles, des évolutions actuelles de la danse contemporaine, qui ne sont pas toujours évidentes d’approche car elles s’appuient sur toute une histoire qu’on ne connaît pas forcément. L’idée est donc d’essayer de faire résonner les pièces les unes par rapport aux autres, comme nous l’avons fait avec le festival Conversations. Parfois quand on voit plusieurs pièces qui vont aborder différemment une thématique commune, qui vont travailler des thématiques communes mais avec différents angles, elles vont s’éclairer mutuellement.

Il y a cette dimension et également un objectif de long terme, sur le fait de parvenir à développer des outils, des contenus qui permettent de partager la culture chorégraphique. Je pense à des petites vidéos, à des pastilles qui puissent décrypter, expliquer, enrichir la perception des spectacles. Cela va permettre d’ouvrir d’autres expériences, rendre visible des choses qui ne l’auraient pas été.


Le public peut effectivement se sentir parfois démuni face à certaines créations…

Il y a un enjeu de démocratisation culturelle sur cette question. Car il y a vraiment besoin de créer des contacts entre le public et les œuvres, mais aussi de livrer des références, des outils de regard.

Avec la danse, on peut plus facilement toucher des publics qu’avec d’autres formes artistiques car il y a cette approche hyper immédiate du corps. Et cela se reflète avec la dimension internationale de la danse ; on ne peut pas le faire avec du Racine.

Le CNDC a eu cette dimension d’un lieu pionnier – les 1ères mondiales de Trisha Brown, de Merce Cunningham – et il doit aujourd’hui être à la fois un lieu de partage et un lieu où l’on fait des choses que l’on ne peut pas faire ailleurs, afin de faire venir à Angers de nouveaux publics et professionnels internationaux. Un lieu d’expérimentation à tous les niveaux !





Vous cherchez quelque part à élargir la conception de la danse ?

La danse s’est déjà élargie elle-même, comme toutes les formes artistiques ces dernières décennies ; elles ont été explorées largement, différemment, dans leurs limites, c’est aussi pour cette raison que les hybrides se développent. Cet élargissement est joli car beaucoup de formes en sortent, des formes hyper stimulantes qui ne sont pas là où on les attend.


Peut-on espérer prochainement un spectacle hybride avec Thomas Jolly ?

C’est un peu trop tôt pour le dire. Pour l’instant, on a vraiment à cœur de développer deux projets artistiques forts, de les rendre solides, de motiver et souder les équipes autour. Dans un premier temps, il semble que la priorité soit le dialogue et les échanges entre les deux institutions, qu’il y ait des ricochets, des ponts, des synergies. Car cela s’est trop peu fait jusqu’ici.

Quand je collabore avec quelqu’un c’est parce qu’il y a une complicité qui s’est créée. Je trouve donc intéressant de laisser le temps à cette complicité de se former et qu’elle puisse naitre de manière spontanée, dans un projet qui fait sens. Ne pas le faire pour un symbole.


Vous considérez-vous davantage comme un théoricien de la danse ou comme un chercheur chorégraphe ?

Je me considère vraiment comme un chorégraphe car il y a une dimension physique. Mais j’essaie de ne pas distinguer les deux : l’aspect physique, corporel et l’aspect théorique, mental ; les deux s’entremêlent toujours. Cela reflète mon parcours car depuis que j’ai 11 ans, je fais six heures de danse par jour. J’ai énormément été dans cette dimension pratique, mais j’ai aussi fait de la philo et les deux ne s’opposent pas. Même si on est parfois pris par cette opposition entre le corps et l’esprit, la perception, l’expérience sont aussi une réflexion, une activité intellectuelle. Et vice versa, une activité intellectuelle n’est jamais dénuée d’une émotion.

D’ailleurs, on pourrait croire qu’entre la danse et la philosophie il y a deux mondes, mais finalement, la philo sert à faire retour sur ce que l’on fait d’habitude sans y penser. Elle sert à nous tirer de notre rapport immédiat et pratique au monde, et à nous questionner. Et la danse fait un peu la même chose, car on va se pencher sur ce qui d’habitude est le véhicule, le moyen d’autre chose, et on va en faire une fin en soi. La danse prend une dimension existentielle car elle met en exergue, à travers l’expérience, ce qu’est être au monde.





Quels sont vos influences ou modèles dans le milieu artistique ?

Je dirais William Forsythe, car c’est une personne avec qui j’ai beaucoup échangé, quelqu’un de très généreux et surtout, son œil est inspirant car il a réussi à dépasser des clivages, à créer de nouvelles manières d’appréhender le mouvement. Je me sens aussi proche d’une génération d’artistes des années 60-70, comme Bruce Nauman, Robert Morris dans les arts visuels ; Trisha Brown, Yvonne Reiner, Simone Forti en danse…

Dans la littérature, David Foster Harris est un penseur majeur qui a une écriture très corporelle, toute une réflexion sur l’addiction au sens large. Il avait anticipé beaucoup de choses auxquelles nous sommes confrontés aujourd’hui. Certaines de ces questions corporelles, expérientielles et philosophiques ont été abordées dans la littérature, chez Proust, Montaigne, Pessoa, à des époques différentes ; dans la peinture, on le retrouve notamment chez Francis Bacon. Ce sont des questions centrales dans l’art en général.


Quels chorégraphes suivez-vous avec attention aujourd’hui ?

C’est difficile d’en nommer certains au détriment des autres. Je suis des générations très différentes, autant des jeunes que des artistes qui sont là depuis longtemps, dont la recherche continue à me passionner. Marlène Monteiro Freitas, Lia Rodrigues, Marion Siefert font un travail captivant. Mais je suis aussi très curieux de savoir ce que va encore inventer Forsythe, par exemple. Il y aurait beaucoup d’autres noms : Boris Charmatz, Maria La Robot, François Chaigneau…

On est vraiment dans une période où il n’y a pas un ou quelques artistes, mais toute une scène, une constellation avec des ensembles de personnes aux recherches très différentes. Aujourd’hui, il n’y a pas une ligne, mais une multiplicité d’approches, de courants et personne ne peut dire que tel ou tel domaine de recherche n’est pas pertinent. C’est ce qui est réjouissant.



www.cndc.fr

Photo couverture : Mouvement sur mouvement © collection particuliere

danse
  • Création : 22/12/2020
  • Mise à jour : 22/12/2020

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