Thomas Jolly « Nos théâtres doivent être des lieux d’ici et maintenant »

A la tête du théâtre Le Quai depuis janvier dernier, Thomas Jolly s’est adapté aux circonstances en préparant dès la mi-avril des retrouvailles avec le public. Avec la saison estivale « Quai l’été », il rebat les cartes et offre un nouvel espace d’expérimentation.





Quel a été l’impact de cette crise sur votre manière d’envisager le spectacle vivant ?

La première chose, c’est que ce virus vient annuler ce qui est l’ADN de notre métier : être ensemble et se rassembler en nombre. Quand notre art est annulé dans sa raison d’être, il y a d’abord une sorte d’effroi, de stupéfaction. La deuxième chose, c’est la capacité de se projeter. Dans les théâtres comme chez les artistes, le temps est une donnée essentielle. Donc ne pouvoir ni se rassembler ni se projeter dans le temps, c’est très particulier !

Un soir, j’ai joué un peu au débotté une scène de Roméo et Juliette sur mon balcon. Je l’ai fait parce que je n’avais pas envie de faire des lectures sur internet ou ce genre de chose, je voulais trouver un moyen de partager, sans se rassembler, un moment de réalité imaginaire. Et le petit miracle du théâtre a fonctionné, les voisins sont sortis sur leur balcon et on a partagé ce moment. Ensuite, on a continué par les réseaux sociaux à se parler, à s’envoyer des photos… alors que ce sont des gens que je ne connais pas. Donc passé le désarroi, il m’a semblé que l’essentiel était la capacité d’être ensemble et de partager des histoires.

A partir de là, j’ai réfléchi avec l’équipe du Quai à composer une saison corona-compatible qui, au delà d’un élément de langage, est une capacité à retrouver de la projection. On ne connaît pas les contraintes à venir, l’évolution, la suite, on peut donc seulement se projeter en étant malléable en permanence. Ca a bouleversé ma façon de faire et finalement, c’est la meilleure façon de faire. On dit du théâtre que c’est l’art du ici et maintenant et je pense que nos théâtres doivent aussi être des lieux d’ici et maintenant. Sachons travailler ici et maintenant, devant l’ici et maintenant.
Ce que l’on a mis en place cet été, c’est une sorte d’expérience grandeur nature que l’on n’aurait pas pu se permettre autrement. J’espère que cet été aura ses heureux hasards, ses vertus ; il y aura forcément des déceptions et des ratés, mais au moins, on pourra tirer les leçons de ce que l’on est en train de réinventer.





Comment les artistes peuvent-ils “se réinventer” (discours d’Emmanuel Macron), eux qui ne cessent de créer et innover ?

Ce que j’ai compris dans ce discours correspond aux échanges que j’ai eus avec tous les artistes pendant le confinement. Bien sûr qu’il faut faire preuve de malléabilité dans son invention. Oui nous inventons en permanence, c’était peut-être un peu maladroit dans la bouche du président, mais il faut de l’adaptabilité dans nos propositions artistiques. Je le vois bien : j’étais en train de mettre en scène un spectacle pour la première qui aura lieu le 15 juillet et moi-même, j’adapte un geste artistique à la situation. Bien sûr on ne va tous avoir des masques, garder nos distances… Mais j’inclue dans mon processus ces contraintes là, car je pense que ces contraintes peuvent être dramaturgiquement intéressantes. C’est en ce sens qu’il faut être malléable et souple.


A quoi le public peut-il s’attendre cet été ?

Il y aura 14 propositions entre juillet et octobre, dont 10 initiées par des compagnies régionales. Cela nous ramène à 103 représentations pour environ 10 000 places. Elles se passeront au Quai, dans la ville d’Angers et dans 11 communes du département. L’idée était que Le Quai soit une force irradiante.
Avec les artistes, nous avons monté une programmation qui va de spectacles en salles, dans le Quai et la cours logistique, à des spectacles en maisons de quartiers, théâtres de verdure, jardins, cours de château… Nous proposons aussi des formes jaillissantes dans l’espace public, qui auront lieu de manière impromptue et surprenante.





Vous montez d’ailleurs un spectacle sur la grande scène du Quai…

J’adapte La rue de Madame Lucienne dans un dispositif assez singulier car le public sera installé sur la scène face à une salle désespérément vide, qu’on attend de remplir, mais qu’on ne peut toujours pas remplir. C’est là où j’en reviens au processus de création. Je trouve assez symbolique la pièce La Nuit de Madame Lucienne car elle raconte l’histoire de comédiens et techniciens qui répètent une pièce la nuit dans un théâtre vide : c’est donc complètement approprié d’utiliser les contraintes que nous avons actuellement pour inventer une nouvelle façon de proposer cette pièce au public. C’était symboliquement un moyen de faire revenir le théâtre par la petite porte, c’est-à-dire par l’arrière scène, la coulisse, à l’endroit où le spectacle se fabrique.


Cet exercice inédit a-t-il été stimulant ?

J’adore quand on remet l’ouvrage sur le métier, c’est mon grand leitmotiv quand je suis metteur en scène. J’ai envie de monter une pièce parce que je ne sais pas comment faire. Là, j’ai été servi ! Non seulement je suis un jeune directeur qui découvrait ce métier, mais le Covid nous est tombé dessus. Je ne vais pas vous cacher qu’il y a eu des phases d’angoisse, de sidération, de stress, mais avec l’équipe du Quai qui est extrêmement soudée, volontaire et engagée, c’est très stimulant ! Au delà de la fierté de proposer cela cet été, c’est aussi la stimulation d’avoir à réinventer absolument tous nos métiers. Toutes les cartes ont été rebattues et je crois qu’on en a finalement tiré de la jubilation.

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  • Création : 25/7/2020
  • Mise à jour : 25/7/2020

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