Réfléchir avec le genre est stimulant

Une quinzaine de manifestations sociales, culturelles et scientifiques animeront la troisième édition du Mois du Genre, courant mars. Un événement porté par l’Université d’Angers (UA) et qui mérite les éclairages de Christine Bard, professeure d’histoire contemporaine à l’UA, qui vient de codiriger deux ouvrages – Dire le genre. Avec les mots, avec le corps (à CNRS éditions, avec Frédérique Le Nan) et Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui (aux Presses universitaires de France, avec Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri)- et Pauline Boivineau, ingénieure d’études chargée de l’égalité à l’UA.

Comment définissez-vous le « genre » ?

Christine Bard : « Le genre, c’est la construction sociale du féminin et du masculin. Il s’agit, avec ce mot, d’indiquer tout ce qu’il y a d’historique, de social mais aussi d’inégalitaire dans cette construction qui est aussi un ordre fondé sur la domination masculine. Cette domination est très ancienne ; elle s’appuie sur une répartition binaire des rôles sociaux et sur un codage des activités, qui a parfois varié : la couture n’a pas toujours été une activité féminine, le rose n’a pas toujours été une couleur de filles. En revanche le principe de hiérarchie est extrêmement ancien et quasiment universel ; c’est aussi pour cela que l’égalité provoque des résistances ; c’est une idée relativement récente, de même que la mixité. Les inégalités paraissent être l’ordre naturel des choses. Réfléchir avec le genre, c’est se donner une grille de lecture de la société très stimulante, car elle est relativement neuve. »

N’y a-t-il pas, tout de même, des évolutions ?

C.B : « Pas une évolution ! On vit une révolution, et sans effusion de sang. Les changements sont énormes, spectaculaires, même s’ils sont complètement inaboutis : on est encore loin de l’égalité. Une révolution aussi car tous les domaines de la vie sont concernés par le féminisme et bousculés cette aspiration à l’égalité : le social, le culturel, le politique, la vie quotidienne, la sphère intime de l’individu, la sexualité. »

Vous parlez de révolution, mais l’actualité récente, en France et dans le monde, n’indique-t-elle pas que rien n’est jamais acquis sur ces questions-là ?

C.B : « Effectivement, cette révolution n’est pas consensuelle. Il est inquiétant de voir que dans plusieurs pays, le pouvoir politique est aux mains d’hommes réactionnaires qui combattent ce qu’ils appellent la « théorie du genre » et attaquent les droits des personnes LGBT, le droit à l’avortement, le droit des femmes à des politiques publiques de lutte contre les inégalités et les violences à leur égard… Le danger est grand d’une régression qui ressemblerait à la crise des années trente qui a mené au fascisme et à la guerre. L’une des dimensions de cette régression était l’opposition à l’émancipation des femmes, le « retour » des femmes au foyer, sur fond de xénophobie, de racisme et d’antisémitisme. Le progrès n’est pas linéaire. Il y a des contre-révolutions. »

*La France est-elle préservée de cela ?
*
C.B : « Non, pas du tout. Elle est aussi concernée par l’intersectionnalité des haines, qui associe l’antiféminisme à l’homophobie, au racisme, à l’antisémitisme, à l’âgisme, à nationalisme (et la liste n’est pas close). Ces réactions plus ou moins vives traversent tous les milieux ; les réseaux sociaux semblent favoriser leur expression « décomplexée ». On a aussi vu en France le succès de la mobilisation contre le mariage pour tous qui a conduit beaucoup de monde dans la rue. La colère sociale qui gronde en ce moment s’exprime parfois à travers des injures à teneur sexuelle. Les mots employés ne sont pas neutres : ils montrent combien la culture sexuelle contemporaine reste marquée par les rapports de force, de domination, d’humiliation. Au fond, nos recherches sur le genre visent à comprendre un monde dans lequel « pute » et « pédé » sont les insultes les plus utilisées dans les cours de récréation. La recherche, l’éducation et les médias ont un rôle essentiel à jouer pour donner des repères et participer à un immense changement culturel. »

C’est dans ce contexte que l’Université d’Angers porte le Mois du Genre, placée cette année sous le signe de « Liberté, égalité, mixité ». Pouvez-vous revenir sur la genèse de cet événement ?

Pauline Boivineau : « Le mois du genre est né au temps du programme de recherche GEDI (Genre et discriminations sexistes et homophobes) piloté par l’Université d’Angers (UA), en 2017. L’idée était de faire quelque chose autour du 8-mars, la journée internationale des droits des femmes. Devant l’ampleur de la programmation et l’implication des différents laboratoires de l’UA, nous sommes passés d’emblée d’une journée à un mois. C’est désormais l’Université d’Angers, et sa vice-présidente égalité, ressources humaines et politique sociale, Anne-Sophie Hocquet, qui portent l’événement, avec le même état d’esprit : des rendez-vous gratuits, ouverts au grand public, à l’UA et hors les murs, comme autant de moments de réflexions, d’échanges pour la communauté universitaire et le grand public »

Que peut-on retrouver durant tout ce mois de mars ?

P.B : « Une quinzaine de manifestations, conférences, ateliers, concerts, exposition, valorisation des archives du féminisme… Bref, toute une série d’activités qui donnent accès à une parole savante, mais aussi à des activités culturelles. Une ambition qui passe cette année par de nouveaux partenariats avec Le Chabada, l’école des Beaux-Arts (ESBATALM) et l’INA (Institut national des audiovisuel). »

C’est un engagement fort de l’Université d’Angers. Mais que fait-elle à son échelle pour promouvoir cette valeur d’ouverture ?

P.B : « Une vraie politique a été mise en place via la mission égalité, montrant l’engagement de l’UA à travailler à l’égalité professionnelle et à lutter contre les discriminations de genre. A titre d’exemple, une cellule contre les violences sexistes et sexuelles a été mise en place. Il est également possible aujourd’hui pour les étudiant.e.s transgenres à l’UA de faire valoir leur prénom d’usage. D’un point de vue pédagogique, un Master études sur le genre a également ouvert en 2017. L’UA est aussi l’organisatrice du Congrès de l’Institut du Genre qui aura lieu fin août ; 300 communications scientifiques y seront données. Un événement qui montre l’importance de l’Université d’Angers dans le réseau national des études sur le genre. »

conférence
  • Création : 14/3/2019
  • Mise à jour : 14/3/2019

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