Patrick Timsit, « Le livre de ma mère est le spectacle le plus proche de moi »

Hasard du téléphone, alors que nous entamons les échanges sur son dernier spectacle, Le livre de ma mère, Patrick Timsit nous demande une minute pour prendre le double appel… de sa mère ! Mais la mère qu’il raconte dans ce seul en scène n’est pas la sienne ; c’est celle dont l’auteur Albert Cohen fait le deuil. Un hommage à toutes les mères, une ode universelle à celles dont on ne sait ce qu’elle représentent avant qu’elles ne disparaissent.

Entretien avec Patrick Timsit qui arpentera pour la première fois la scène du Festival d’Anjou le 13 juin prochain.





Vous avez découvert Le livre de ma mère il y a plus de 30 ans. Vous souvenez-vous de ce qui vous a d’abord séduit dans cet ouvrage, cette écriture ?

Absolument. Quand j’ai fermé le livre, j’ai réalisé que c’était une écriture universelle. Quatre paragraphes m’ont énormément marqués. Le premier : « N’oublie pas de sourire, souris pour escroquer ton désespoir, souris pour continuer de vivre, souris à en crever jusqu’à ce que tu crèves de ce permanent sourire » Ce passage est fort et cette phrase « Continuer à escroquer son désespoir » est une phrase particulièrement marquante. Et tout au long du livre, il y a des phrases qui vous restent, qui donnent envie de les relire, de les digérer, et qui vous reviennent en tête dans certains épisodes de votre vie.

Le deuxième passage est celui de la respectabilité qui résume le rapport entre ce fils et cette mère : « N’avais-je pas tous les droits ? » Ou quand il illustre ce rapport : « chien fidèle, esclave, servante, simple poire », ce sont des expressions très fortes.

Le troisième paragraphe qui m’a marqué : « Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. » Car quand Albert Cohen dit : « Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère », c’est aussi ce que je vis lorsque je fais un un stand-up : si, après que la personne ait ri, se soit détendue, il lui reste une petite réflexion, je n’aurais pas fait tout ça pour rien. Et c’est ce qu’il se passe aussi avec ce spectacle : c’est incroyable le nombre de fois où des hommes de tout âge sont venus me dire que la première chose qu’ils avaient faite à la fin de la représentation avait été d’appeler leur mère…

Le quatrième paragraphe qui m’a non seulement marqué, mais aussi engagé à retrouver ce texte plus tard, c’est lorsqu’il s’adresse aux mères de tous les pays. C’est une louange magnifique aux mamans de toute la planète.


Pourquoi avoir attendu si longtemps avant de le monter ?

Toutes ces forces en ont réuni une seule qui vous dit : « Un jour quand j’aurai la légitimité, je monterai ce texte. » Quand on lit un texte, qu’on l’aime, on a envie de lui rendre hommage ; c’est pourquoi j’ai eu envie de prendre le temps. Le temps d’apprendre mon métier, le temps de savoir rendre service et rendre à ce texte ce qu’il m’a donné.





Cela fait-il écho à votre histoire personnelle, au rapport à votre mère ?

Non seulement le rapport à la mère, mais aussi à la vie d’Albert Cohen. Il est gamin, de Grèce et se retrouve à Marseille ; moi je suis gamin, d’Algérie et je me retrouve à Paris ; ça aurait très bien pu s’arrêter à Marseille puisque mon père y avait pensé. Évidemment, tout Méditerranéen rêve d’y rester même s’il change de pays. Mais ma mère avait de la famille à Paris. L’écho est dans ce parcours qui est retracé dans le livre. Dans le spectacle, cet itinéraire revient : le fait d’être un immigré, le regard des autres, l’accueil du pays dans lequel vous vous retrouvez, des gens – ceux qui vous ouvrent les bras, ceux qui vous ferment la porte – et l’isolement parfois, cette gêne que ressent l’immigré qui a bien souvent été déplacé malgré lui.


Même si c’est un hommage, il y a une forme de gravité dans ce texte. Est-ce une part de votre personnalité que vous aviez envie de dévoiler ?

Oui, et on pourrait même dire que c’est le spectacle le plus proche de moi. Quand je fais des one man show, c’est évidemment extrêmement proche, mais ce spectacle est le plus intime et il correspond à mon humeur.





En seul en scène, on ne vous a jamais vu dans ce genre de registre. Était-ce un exercice auquel vous aviez envie de vous frotter ?

C’est vrai que ce doit aussi être un bilan professionnel. Vous vous demandez si vous êtes en âge de maturité professionnelle pour aborder un sujet comme celui-là. Mais surtout, ce que j’ai appris, c’est le non jeu : ne pas avoir à jouer, ne pas avoir à chercher des choses. Et ce n’est pas une lecture non plus. Ici, on dépasse le stade de la lecture, puisque c’est comme si je me retrouvais à relire un travail que j’avais fait la veille, c’est le parti pris de la mise en scène. Je me retrouve devant un écran avec des images sur scène, un bureau. Mais ce qu’il y a de réussi dans ce spectacle, c’est vraiment le non jeu. On ne sait plus qui parle dans ce spectacle : Albert Cohen ou Moi ?

Les gens sont très surpris parce qu’ils s’attendent toujours à une lecture. Et on en a joué avec Dominique Pitoiset. Car ce spectacle est aussi la rencontre avec un metteur en scène. Quand j’ai décidé d’avoir rendez-vous sur scène avec cette adaptation, ça a été une rencontre avec une production, Les visiteurs du soir et Olivier Guzman. Je ne peux pas vous l’expliquer, mais comme c’était un domaine où on ne m’avait pas encore vu, je voulais absolument travailler avec des gens que je ne connaissais pas. Comme si c’était à moi de faire le pas d’aller vers de nouvelles personnes, d’être en entier.


Cela a-t-il été un moyen de faire vivre l’émotion du livre ?

C’est justement le non jeu qui a permis l’émotion pure ; ce n’est ni démonstratif, ni larmoyant, ni complètement droit. Ça a été une vraie rencontre, entre l’univers de Dominique Pitoiset et le mien, et il y a eu une communion, une complicité.


Comment êtes-vous parvenu à sortir le texte du pathos dans lequel il pourrait verser ? A-t-il fallu trouver le ton juste ?

Ça a été une exigence. La première chose que l’on a faite avec Dominique Pitoiset a été de s’enfermer trois semaines dans un monastère à Venise. Le danger, c’est exactement ce à quoi vous faites référence, non pas parce que l’écriture est pathos, mais parce que tout d’un coup, le sujet peut l’être et l’écriture d’Albert Cohen est très littéraire, lyrique, poétique. Si on se complaisait là-dedans, on n’aurait pas été là où on voulait. Et on souhaitait absolument éviter cet aspect pathos. Le travail d’adaptation, c’est aussi de mettre un sens direct, changer des temps, éviter les envolées lyriques…





Ce texte fait beaucoup référence au deuil, à la douleur. Cela peut avoir un côté plombant. Avez-vous réussi à dépasser ça ?

Oui, la condition était de ne pas prendre le public en otage. Parce que si je me torture sur scène, c’est facile sur un thème comme celui-ci, et ce n’est pas du tout l’objet du spectacle. On peut chercher la larme, qu’elle soit le rire ou le pleur, l’émotion c’est ce qu’on vient chercher dans un théâtre. En revanche, pas la torture, ni la souffrance.


Vous n’avez pas essayé d’exorciser quelque chose sur scène ?

Chacun ses secrets, mes motivations… Mais en tout cas, mon but n’était pas d’en faire la démonstration et de ne pas faire payer le public pour ça. C’est trop facile de tenir quelqu’un en otage, de se dire qu’il va avoir du mal à se lever et partir.


Votre mère a-t-elle enfin vu le spectacle ?

J’ai fait trois mois et demi de tournée avant la première parisienne et qu’elle ne le voit. Mais je ne l’ai pas su. Heureusement sinon je lui aurais fait faire demi-tour tout de suite ! Ça m’aurait perturbé qu’elle m’entende sur un sujet aussi dur, dans des moments de vie pas faciles. Ça m’aurait complètement gêné. Elle est même venue une deuxième fois, dans les mêmes conditions, je ne l’ai pas su…





Quelle place garde le théâtre dans votre vie ?

On a parfois des chemins de vie qui bougent ; on a parfois l’impression qu’on s’éloigne de nos premières envies, mais ma première envie, c’était le théâtre ! J’étais dans un atelier, on montait des Molière, des Shakespeare, puis je me suis retrouvé à jouer seul sur scène en écrivant pour moi. Finalement, c’est un exercice dans lequel je me suis appliqué et qui m’a régalé. Aujourd’hui, j’y reviens, avec des histoires plus dramatiques : Les derniers jours de Stefan Zweig, Inconnu à cette adresse, Le livre de ma mère. Je ne dirais pas que la boucle est bouclée mais je reviens vers un premier amour et je le découvre différemment. Certains prennent des cours de théâtre ; moi j’ai eu 30 ans de one man show, de cinéma, de comédie, de drame pour pouvoir arriver à un style de théâtre qui me convient : le théâtre vérité, le théâtre droit. Pourquoi ne pas essayer maintenant le 4ème mur, le fameux, ce que j’avais déjà dans Les derniers jours de Stefan Zweig. Si on veut de moi, je continuerai dans cette veine.

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  • Création : 13/6/2018
  • Mise à jour : 13/6/2018

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