Audrey Vernon, « Je ne comprends pas qu’on fabrique exprès un monde qui laisse crever les faibles »

Audrey Vernon n’a pas la langue dans sa poche et ça fait du bien ! Elle remplit les salles depuis plus de six ans avec son spectacle Comment épouser un milliardaire et ne se lasse pas de tirer sur les hommes les plus riches du monde pour mettre à jour notre système économique et ses conséquences désastreuses pour l’homme et la planète. Un franc-parler qui prouve qu’on peut encore s’insurger contre les inégalités en riant, et qui donne un bon coup de pied dans la fourmilière de lingots !


Est-ce parce que vous avez travaillé à Canal + que vous avez dévié de vos projets de théâtre classique ? Que retenez-vous de cette expérience ?

Oui, peut être… Je sortais de l’école de théâtre, mon rêve c’était Claudel et Racine mais comme je ne savais pas comment faire pour être sur scène, je passais toutes les auditions et les castings du monde et celui qui a marché c’est celui pour Canal… J’avais 22 ans, je pensais y rester un an, j’y suis restée 10… Ça m’a forcée à écrire, ce qui finalement s’est révélé salvateur pour moi puisque je ne suis pas très contente de ce monde ; je crois que quand j’ai commencé à pouvoir l’exprimer sur scène, ça m’a délivrée d’une obsession, ça m’a aussi apporté une ouverture sur le monde.

J’y ai croisé des journalistes d’investigations comme Paul Moreira que je vois toujours aujourd’hui et dont les documentaires m’ont été très utiles pour écrire Comment épouser un milliardaire ; j’y ai croisé des auteurs, des acteurs et les équipes de production et les équipes techniques sont devenues une famille pour moi pendant ces années… Ça m’a aussi apporté une liberté financière qui m’a permis d’avoir la liberté d’écrire des spectacles bizarres !





Comment, d’ailleurs, parvient-on à passer du théâtre classique à l’écriture d’un one man show humoristique ?

C’est en écrivant d’abord pour Canal que le goût est venu puis je me suis dit que c’était chouette d’avoir la parole alors j’en ai profité et j’ai cherché quel personnage mettre sur scène… puis comment faire passer mes thèmes de façon marrante…


Pourquoi vous être attaquée, avec Comment épouser un milliardaire, à l’économie, au capitalisme, à l’immoralité du système ? D’où est venue cette envie ?

J’en ai marre de voir des gens qui crèvent dans la rue… de voir des femmes de ménage qui travaillent sans pouvoir profiter de leurs familles, de voir des cheminots méprisés alors qu’ils travaillent dans des conditions difficiles, de voir les infirmières qui pleurent, les médecins qui se suicident, les postiers désespérés, de voir des jeunes hommes souvent noirs arrêtés sans raison, des jeunes qui fraudent le métro parce qu’ils n’ont pas les moyens de prendre les transports publics, de voir la planète détruite pour fabriquer des iPhones, des bijoux vulgaires et du Nutella… D’entendre parler d’énergies renouvelables mais jamais de sobriété énergétique…

En gros, même si j’ai la chance d’être née dans les 10% les plus riches du monde… je ne comprends pas qu’on fabrique exprès un monde qui laisse crever les faibles. On devrait pouvoir vivre décemment même si on n’est pas super intelligent et super vénal… Moi si je n’avais pas eu la chance d’être comédienne, je ne m’en serai pas sortie… C’est sûr.





Cela vous a-t-il paru évident de passer par le rire pour parler d’économie ?

Oui, je ne voulais pas un trop fort taux de suicide à la sortie de la salle…


D’où vient votre engagement pour la défense des travailleurs ? Un passif ou une prise de conscience ?

Je suis juste normale. J’ai juste la chance d’avoir le temps de réfléchir, de lire… J’ai la chance d’avoir le temps d’avoir le temps…


Vous exposez au grand jour les milliardaires. Qu’est-ce qui vous tenait à cœur dans le fait de les désigner, de les nommer ?

Je pense que c’est important, sinon c’est flou… On dirait que c’est le système, or non, ce sont des gens, ce sont des humains qui détruisent la planète, les gens, les animaux, ce ne sont pas des Dieux ou des abstractions… ils ont un nom, un prénom, une nationalité… Si des gens ont créé ce système dégueulasse, des gens peuvent aussi le détruire.. Je trouve que les nommer rend les choses plus claires…

Ce n’est pas Zara qui bénéficie du travail des pauvres, c’est Amancio Ortega… Ce n’est pas AMazon qui est la première richesse mondiale, c’est Jeff Bezos… Quand on donne à Amazon, on ne se rend pas compte qu’on donne principalement à un mec… Pareil avec Uber… Quand on prend un Uber, on donne 25% de notre salaire en le dépensant à Garret Kamp…


Parvenez-vous, dans votre vie de tous les jours, à appliquer des principes pour contrer les pratiques de ces « milliardaires » ?

Ce n’est pas très dur, il suffit de ne pas consommer chez eux… Je ne vais plus chez Zara, je ne commande pas chez Amazon, je n’ai pas de smartphone mais on s’en fout… Les réactions individuelles ne feront pas le poids, il faut un changement social, profond, politique, radical… Comme dit Derrick Jensen, un écrivain américain que j’aime beaucoup : “Le comptage n’aurait pas arrêté Hitler.”





Êtes-vous facilement passée des personnages de pièces classiques que vous jouiez à la fausse midinette que vous incarnez dans Comment épouser un milliardaire ?

Non, je préférais jouer les pièces des grands auteurs, leurs mots m’ont manqué…


N’est-ce pas d’ailleurs lassant de jouer le même spectacle depuis des années ou est-ce une sorte de sacerdoce ?

Si c’est lassant, j’espère toujours passer à autre chose mais ils sont tellement dans l’actualité que c’est difficile… Ils sont passés de 793 à 2208, leur pouvoir s’accroit. Il y a de plus en plus de scandales liés à leurs actions. Des gens inconnus dont je parle depuis 7 ans commencent à entrer dans l’actualité… Bruno Lafont de Lafarge, Emmanuel Besnier de Lactalis… il y a des milliardaires comme les frères Koch qui sont poursuivis pour des crimes, très graves mais ils ne sont jamais inquiétés… les milliardaires sont dangereux…

Donc tant que les politiques n’auront pas trouvé le moyen de les arrêter dans leur délire et que les médias continueront à leur lécher la poire, j’essaierai de ne pas me lasser… Et puis le public étant différent chaque soir, ça remet de la nouveauté. Il y a aussi des versions étrangères qui vont me relayer… Dès juillet, la version italienne sera jouée dans un magnifique théâtre à Milan par Giorgia Sinicorni.


On peut également vous voir dans d’autres spectacles (Chagrin d’amour, Marx et Jenny …). Avez-vous d’autres projets en tête ?

Oui !!! Le 5 mai, je jouerai Marx et Jenny à la maison des métallos, le jour même des 200 ans de sa naissance, je vais tellement pleurer… Et j’écris une pièce sur la guerre et le terrorisme… MDR

théâtre
  • Création : 21/3/2018
  • Mise à jour : 23/8/2018

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