Thierry Bidet, les dix doigts des Z’Eclectiques

À moins d’être nouvel arrivant, difficile de méconnaître le festival musical Les Z’Eclectiques qui sème ses collections musicales depuis bientôt 20 ans à Chemillé ou Cholet notamment. À l’aube d’un nouvel événement estival et en attendant l’édition d’hiver, on a rencontré son programmateur Thierry Bidet, pour creuser son parcours, son métier et ses choix. Entretien avec un défricheur.


Au commencement, les Z’Eclectiques, c’était quoi ?

À la base, les Z’Eclectiques était un collectif d’acteurs et d’artistes de Saint-Macaire-en-Mauges. Cette commune est le berceau des musiques actuelles dans les Mauges, là où sont nés Ramsès, Namas Pamos, Santa Macairo Orkestar ou des groupes punk comme Cave Session. Des événements dans les cafés et un premier festival appelé Mac’n’Trans ont aussi existé avant les Z’Eclectiques.

Il s’agissait des premiers événements forts dans les Mauges rassemblant plus de 2000 personnes dans une salle de sport. Ils étaient pilotés par une association et un collectif d’artistes qui se sont créés en parallèle, puis les deux ont fusionné pour donner Zic Mac. Zic Mac a eu une expérience de saison dans la salle du centre social (6 ou 7 dates en 1997) et également des programmations de dates en café-concerts. Fut un temps, Zic Mac s’occupait aussi d’encadrer et de diffuser des artistes.

Au départ des Z’Eclectiques, tout était porté sur l’artistique. Joël Brault, très impliqué dans Zic Mac et Anthony Harcourt, le sonorisateur des Namas, sont à l’origine du premier projet des Z’Eclectiques, avec l’idée de défendre les artistes régionaux. La première affiche de 1998 réunissait seulement des groupes régionaux avec en tête, Les Thugs.





Les premiers Z’Ec se sont déroulés l’été ?

Oui, en même temps que Couvre-Feu. Mais après 1998, le parcours a été assez chaotique : il y a eu une édition en 2001, puis en 2003 puis en 2006… Le projet n’avait pas vraiment de régularité car il était hyper épuisant. Les deux premières éditions se déroulaient sur 48 heures non stop, avec beaucoup de déco et de logistique. On bossait trois semaines sur site. Le premier festival a laissé beaucoup de marques, et le deuxième aussi. Au départ, on pensait le renouveler tous les deux ans, mais les problèmes financiers se sont ajoutés. Il a fallu trois ans pour remonter la pente entre 2003 et 2006, d’autant qu’il a fallu changer de site.

Il a fallu un moment pour trouver le bon endroit et développer l’édition 2006. Nous avons investi La Chapelle Rousselin et c’est à partir de là que nous nous sommes rapprochés de Chemillé. Et puis 200§ a été la dernière édition plein air : ça a été une édition très forte sauf qu’il a plu tout le week-end. L’horreur. 12 000 spectateurs étaient au rendez-vous mais il en fallait 15 000 pour retomber sur nos pieds… Pour remonter ce déficit de 110 000 euros, on n’a pas voulu prendre le risque de renouveler le festival en extérieur.

En 2007, on a donc pris le parti de faire le festival en salle, et nous avons été les premiers à investir les murs du Foirail à Chemillé, les travaux à peine terminés. Depuis 2007, on a réussi à maintenir un festival tous les ans, et petit à petit on a incorporé des saisons, la première était en automne. En abandonnant l’été, on ne s’y retrouvait pas, et c’est pourquoi on a eu vite envie de développer une programmation au printemps (les Z’Echotronics se sont transformé en collection printemps des Z’Ec), puis en hiver pour s’exprimer sur d’autres esthétiques.


Comment as-tu rejoint Les Z’Eclectiques ?

Je suis arrivé en 1996 dans l’association (Zic Mac de St-Macaire-en-Mauges, ndlr) et comme j’avais suivi des formations d’expert-comptable, je me suis retrouvé trésorier. Logique ! Puis j’ai géré toute la logistique de l’événement en 1998 (premier festival du nom, ndlr), ce qui m’a permis de comprendre comment fonctionnait un festival plein air. Parallèlement, quand je suis sorti de l’armée en 1996, je me suis formé au métier de technicien lumière avec le groupe Ramsès. Pendant cinq ans, j’ai fait de l’éclairage de groupes sur des tournées. Le travail pour les Z’Ec était bénévole.

En 1998, le premier festival plein air a tellement épuisé ceux qui l’avaient monté qu’aucun des anciens ne comptait le refaire. C’est moi qui ai vraiment impulsé 2001 en commençant à prendre contact avec toutes les associations du coin, parce que seuls, on n’y serait jamais arrivé. Quatre autres structures se sont mêlées au projet, d’où le nom de « collectif » des Z’Eclectiques, créé en 2002.


Finalement tu as tout appris sur le tas ?

Absolument. La lumière, la programmation, la régie, tout ! Aujourd’hui, je monte aussi la communication, le budget, je cherche les partenaires…





Comment se passe le premier festival dans ces cas là ?

On vit plein de mauvaises surprises ! À l’époque, le milieu était clairement moins professionnalisé qu’aujourd’hui, on avait tous appris sur le tas. Mais finalement, avec le recul, ma chance a été d’avoir fait de la comptabilité ; ça m’a beaucoup aidé à structurer l’événement et à le calculer au mieux. Car en 1998, je découvrais le projet et les coûts importants qu’il engendrait. À ce moment-là, je ne vivais que les besoins des organisateurs et en comptabilisant, je me rendais compte que ça dépassait complètement le budget : cette année là, il a doublé ! Parce qu’un plein air coûte beaucoup plus cher qu’un événement en salle. C’est aussi une des raisons qui nous a poussés à faire le choix de salle en 2007 car cela nous faisait économiser un tiers du budget…


L’esprit artistique des Z’Ec’ a-t-il changé depuis ses débuts ?

Ça a forcément évolué. D’abord parce qu’à l’origine, il s’agissait d’un événement lié à un village, fait avec des musiciens, des collectifs d’artistes, des bénévoles… Aujourd’hui, c’est différent, il y a un autre village et plus de collectif d’artistes. On défend également les choses autrement : d’un seul temps fort par an, on est passé à quatre, soit 8 à 10 journées de concerts par an ; de fait, on n’aborde pas du tout cela de la même manière.

Ce qui me plait dans ces collections, c’est qu’il n’est pas nécessaire d’attendre un an pour reproduire quelque chose. On change au gré des envies, ce n’est jamais la même façon de faire, la même optique parce que comme chaque collection est thématisé et on passe très rapidement à autre chose.





Ta programmation a-t-elle une ligne directrice ?

Je n’ai toujours marché qu’à l’instinct. Je n’ai pas de blocage vis-à-vis de styles musicaux. L’important, c’est de voir les groupes sur scène, j’ai vraiment besoin de ça pour les programmer. Je vois toujours 80 à 90 % des groupes que je programme car je cherche vraiment à trouver des artistes qui donnent quelque chose au public ; il faut qu’il se passe quelque chose sur scène et que ce ne soit pas simplement une récitation d’album comme on peut le voir parfois.


As-tu carte blanche sur la programmation ou es-tu soumis à une commission au sein des Z’Ec ?

J’ai carte blanche sur tout. C’est une chance pour un programmateur et c’est assez essentiel pour qu’il y ait une identité sur le projet. Quand j’ai créé le Bar’ouf à Cholet et une association pour gérer la diffusion, j’ai travaillé en commission de programmation. C’était différent, il y avait beaucoup de dates, mais chacun y mettait son grain de sel ; c’était très bien mais la gestion d’un événement va aussi avec l’économie et mener à plusieurs l’artistique en étant sûr que tout le monde ait conscience du coût et du seuil de rentabilité, c’est autre chose. Beaucoup sont dans l’envie mais pas dans le réalisme.

Par exemple, l’automne et le printemps sont deux gros saladiers pour nous, on n’a pas le droit à l’erreur.


Vous n’avez plus le droit à l’erreur ?

En automne 2015, on a fini de rembourser la dette de 110 000 euros : il a fallu 9 ans pour s’en acquitter. Aujourd’hui, on arrive à être dans le positif et à faire en sorte que le fond de trésorerie s’améliore, mais on ne peut pas créer de poste comme on le souhaiterait. Ça évolue dans le bon sens, mais il y a toujours des rappels à l’ordre comme au printemps 2016 où l’on a eu un déficit important, que l’on a heureusement récupéré avec la collection d’automne 2016.

Mais cela nous a averti sur l’attention que nous devons porter au public local. On s’est rendu compte qu’entre le printemps 2015 et celui de 2016, le déficit de 700 places venait du public local et cela me plait moins : on a eu plus de monde d’Angers, de Nantes, de partout autour mais les locaux se sont moins déplacés.


Le local a donc une telle emprise sur tes choix ?

La ruralité est là et il faut y faire attention dans la programmation. On avait par exemple testé deux collections hiver à Chemillé, avec des affiches sympas en découverte : cela aurait peut-être fait 150-200 places au Chabada, mais en campagne, on a peiné à faire 50 personnes…


Parviens-tu à identifier ce qui va plaire en campagne ou en ville ?

Je pense que c’est ma force parce que je suis né ici, j’habite et vis ici. De plus j’ai évolué avec l’associatif donc je connais parfaitement les acteurs et le territoire. Chaque région a ses spécificités et celles-ci sont importantes à prendre en compte dans les choix.





Quels sont les lieux clefs où tu te déplaces chaque année pour faire tes programmations ?

Chaque année, je me rends à l’Eurosonic Festival aux Pays-Bas qui est un événement référent sur la découverte musicale. Je vais assez souvent au Great Escape à Brighton et toujours à Dour et aux Transmusicales de Rennes. Je ne fais pas beaucoup d’autres événements, parfois le Pasadena. Sinon je cours les salles, Chabada, Fuzz’yon, Stéréloux… À Chemillé, je suis au centre de tout cela, c’est parfait !


Quelles sont les contraintes auxquelles tu fais face pour monter le festival ?

On a toujours voulu garder un côté indépendant. On le paie peut-être un peu parce qu’il est difficile de développer le partenariat et le mécénat quand on regarde nos choix de programmation. Evidemment, un événement comme Poupet avec ses têtes d’affiche a beaucoup plus de facilité à convaincre les chefs d’entreprise, etc. Nous, on persuade davantage avec ce qu’on fait sur le territoire, ce pour quoi on rayonne. Aujourd’hui, les études d’impact économique et publiques ouvrent un peu les yeux aux acteurs du territoire.

Dernièrement, le Pôle a sorti une étude sur neuf festivals dont les Z’Ec : nous sommes le festival le plus jeune des neuf étudiés, avec une moyenne d’âge de 23 ans. Cela signifie que l’on a su se régénérer et coller à l’air du temps quand d’autres ont vieilli et ont une moyenne d’âge entre 32 et 35 ans. J’ai eu ce cas de conscience en 2011-2012, où je me suis demandé si l’on continuait à mixer deux publics, l’ancien et le nouveau, ou si l’on passait le cap de s’adresser à un seul public. C’est le genre de choses auxquelles il a fallu se confronter.


Mais c’est un festival qui brasse pourtant pas mal de générations…

Il y a des fidèles, des gens du coin qui continueront à venir, mais on a arrêté les têtes d’affiche qui s’adressent à un public spécifique. Par exemple, avec Bashung, on avait pris une claque financière (seulement 3000 personnes), car c’était une édition « familiale ». On avait touché le public de Bashung mais pas les festivaliers. Un printemps, on avait fait le grand écart entre Gaëtan Roussel et Mr Oizo. Et de la même manière, ça n’avait pas fonctionné. C’est un exercice impossible de lier des publics très différents et je ne m’impose plus cela.





Internet a-t-il changé ton métier ?

Presque trop ! Sentir les tendances, c’est de plus en plus compliqué car tout va de plus en plus vite. Il faut être ultra connecté. Aujourd’hui, ça pourrait me dégouter de mon travail dans le sens où il faut passer des heures et des heures sur les réseaux sociaux, être sur l’alerte tout le temps pour être toujours présent au bon moment. Parce qu’à deux mois près, on peut payer le double ou le triple pour un cachet qu’on n’a pas saisi au bon moment.

L’exemple parfait c’est Fakear : on l’a reçu au printemps 2015 pour un cachet modique alors que ceux qui l’ont pour l’été ont déboursé quatre à cinq fois plus cher ! Pareil pour Fauve en 2013… Et parfois, je suis clairement passé à côté ! On a par exemple raté Jain l’automne dernier parce que j’ai trainé à me décider.


Quels sont les groupes que tu es particulièrement fier d’avoir eu ainsi ?

Sur dix artistes un samedi, il y en a facilement 3 ou 4 qui sont des coups de cœur, quelque chose que j’ai envie de défendre et c’est pour ça que mon métier est passionnant; sinon honnêtement, être une simple revue musicale ne m’intéresse pas. Si l’on a justement créé la collection automne c’est pour défendre les coups de cœur du programmateur. Sur 30 ou 40 groupes que je découvre chaque année, je vais en passer seulement 7 ou 8. C’est contraignant et en même temps c’est un plaisir quand le public prend une claque.

Ç a a été le cas cet automne avec Jungle By Night par exemple. Pour les avoir vus il y a 4 ans au Transmusicales, je savais que ça pouvait être énorme au festival. Et effectivement, sur la scène avec 3000 personnes en face, c’était génial. Tout le monde se met à l’unisson avec le groupe et là ça devient intéressant.


Y a-t-il finalement une recette pour monter un festival ?

Chaque événement a sa recette. Aujourd’hui, il y a un grand écart entre les tous petits festivals qui continuer à se développer et ceux qui grossissent très vite et très fort avec l’obligation d’avoir untel et untel… Ensuite, il y a des ovnis, comme les Eurock, Les Nuits Secrètes qui creusent un sillon à côté. Actuellement, beaucoup d’événements spécialisés se développent, plutôt dans l’électro, le métal, avec un public spécifique. Et ces événements là fonctionnent. C’est le cas du Modern Festival qui a eu lieu en novembre à Angers. Ça m’a rappelé 1998 ! Sur le papier, je n’aurais pas parié que ça fasse venir autant de monde, mais il faut encore croire en ses rêves. Si l’on veut défendre quelque chose, c’est encore possible. La recette c’est créer son identité.





Dans la collection hivernale de 2017, un volet a lieu à Angers, au Chabada. Pour quelle raison ?

Avec le Chabada, c’est un autre raisonnement : Sur la collection hiver, on n’arrivait pas à s’exprimer sur tout ce qui était rock indé, noise, des styles assez particuliers. On se refusait d’y aller ou alors on faisait le choix du Bar’ouf avec une cinquantaine de personnes. Mais on s’est dit que c’était dommage de ne pas défendre ce courant qui fait partie de nos sensibilités. A Angers, il y a un public rock, on va donc pouvoir mesurer l’écho sur ce type de projets.
Et il y avait l’idée de s’étendre. Lorsqu’on mesure qu’un tiers de nos bénévoles sont angevins, qu’un tiers du public l’est aussi, on a moins peur d’aller chez ce public pour rayonner.


Et en 2017, vous relancez une nouvelle saison estivale…

En 2017 arrive le projet T avec lequel on a envie d’aller plus loin que ce que l’on a fait jusque là. Il s’agit de parcours secrets où l’on va inviter les gens à découvrir le patrimoine du territoire, sur un trajet en trois étapes. Nous donnerons sûrement la programmation mais les gens ne sauront pas où ils vont ! C’est le principe.

La seconde partie du projet se jouera en 2018 puisque ce sera les 20 ans du festival. Il y aura donc un second volet avec toujours l’idée des parcours, mais le soir, on jouera l’inverse de ce qui est prévu en 2017 : le public connaîtra le lieu du rendez-vous mais pas ce qu’il entendra. On revient au modèle plein air mais avec 1500 personnes. On va être sur un projet découverte avec l’idée de défendre l’émergence, ce qui était la base du festival en 1998.

Cela fait trois-quatre ans qu’on parle de ce projet qui nous tient à cœur : les 20 ans du festival sont l’occasion de passer le message et de voir si ça peut fonctionner. Si ça marche, on continuera dans les années futures.

festival
  • Création : 13/2/2017
  • Mise à jour : 16/2/2017

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