Wax Tailor - Un album « hommage à la musique américaine du XXe siècle »

Tête d’affiche des Z’Eclectiques d’automne le 12 novembre 2016, Wax Tailor est de retour avec By Any Beats Necessary, un 5ème album de haute volée sorti en octobre. Ses 14 titres nous embarquent sur les routes américaines, entre héritage musical et nouvelles tendances, avec la patte qu’on lui connaît et des collaborations étoilées.

À l’aube d’une tournée mondiale, Wax Tailor s’est encore fait prolixe à nos côtés ! Extraits avant ses dates dans l’ouest… de la France !


L’album a-t-il été composé ou pensé aux États-Unis ?

Absolument pas composé aux États-Unis, mais complètement pensé là-bas. L’album a été réalisé de l’hiver 2015 à l’hiver 2016, après une sorte de déclic par rapport à la tournée aux États-Unis, qui s’est étalée. Cela a nourri le concept de l’album, ça m’a guidé, ça a structuré ma réflexion et mes envies. Mais c’est un road-trip inventé depuis un studio en Normandie !


Qu’est-ce que vous trouvez là-bas que vous ne trouvez pas en France ?

J’aime beaucoup les États-Unis, pour plein de raisons, j’y vais souvent, mais je suis très lucide par rapport à ce pays et je ne suis pas porté sur « la grande Amérique » ; je pense par exemple que notre modèle de société en France est largement meilleur que le modèle américain. Je suis content dans l’idée d’être français.

Mais il y a deux choses : évidemment, quand je vais aux États-Unis, je suis confronté à la réalité, à ce que je connais de ce pays. Mais il y a aussi le fantasme d’enfant, l’aspect culture dominante dans la musique, le cinéma. On a tous été biberonné aux films américains, aux décors américains, le grand Ouest, le côté eldorado… On a tous notre petite madeleine de Proust, et celle-ci, je l’ai entretenue. Tout le monde a besoin d’une échappatoire ; les Etats-Unis sont le mien, mon ailleurs. Toutes mes influences musicales sont là-bas, et ça a presque été une excuse pour faire un hommage à la musique américaine du XXe siècle.


Ce sont donc vos influences musicales qui ont compté dans le façonnage de cet album ?

Complètement ! Mes références musicales sont très largement américaines, un peu anglo-saxonnes, assez peu françaises. Pour cet album, j’ai forcé le trait en remontant au blues, jazz, soul, musiques de films, ambiances western. Tout ce qui m’a construit.





Vous dîtes avoir composé cet album entre les tragédies de Charlie Hebdo et l’attentat de Nice. De quelle manière ce contexte a-t-il compté dans l’écriture ? L’idée de terrorisme a-t-elle plané sur l’écriture ?

Elle plane sans planer. Le paradoxe est que le terrorisme est omniprésent pas repoussoir, c’est-à-dire qu’il n’est pas du tout présent dans le contenu, mais dans l’approche. Si j’avais besoin d’une échappatoire, ce n’est pas lié au contexte.

C’est vrai que j’ai commencé pile poil au moment des attentats de Charlie Hebdo. Je sortais de mon expérience symphonique juste avant noël 2014 et je comptais attaquer mon album la première semaine de janvier. La veille, je me mettais en place et le lendemain, je suis resté figé devant ma télé, groggy, à ne plus rien comprendre, et comme plein de gens, il a fallu quelques semaines pour que je remonte à la surface, lentement.

C’était l’acte I d’une nouvelle ère pour nous. On ne découvre pas le terrorisme, mais évidemment, il y a un phénomène d’empathie. Évidemment, c’est atroce lorsqu’un attentat est perpétré à Kaboul, mais il faut être honnête, on le ressent pas de la même manière lorsque ça arrive à deux pas de sa porte. Quand il se passe quelque chose au Bataclan, que j’y ai fait trois concerts, que je connais les backstage, que je connais des gens qui auraient pu être à mon concert, évidemment on est encore plus choqué.

Bien sûr c’est compliqué quand on touche à des choses qui nous concernent plus directement. Ça a donc eu un effet sur moi : comme ces moments où l’on regarde des chaines d’infos en boucle, un peu hébétés, en se reprochant presque de les regarder parce qu’on sait qu’on n’y apprendra rien mais qu’on ne peut pas s’en empêcher. Et à un moment donné, j’ai eu un sentiment de rejet, un besoin de tout couper. Ce contexte m’a permis de construire quelque chose de différent, mais c’est présent sans l’être…





Avec ce titre d’album, By Any Beats Necessary, vous faites allusion à Malcom X et son By Any Means Necessary, autant qu’à Jack Kerouac et à la Beat Generation. Pour quelle(s) raison(s) avoir choisi ce titre et quel est votre rapport à ces personnalités ?

C’est un titre que j’avais en tête depuis longtemps ; j’ai failli intituler mon deuxième album ainsi mais ça n’avait qu’un seul niveau de lecture, alors qu’aujourd’hui c’est plus complexe.

Il y a un discours de Malcom X de 1965 qui s’intitule By Any Means Necessary. Il l’a prononcé dans la troisième phase de sa vie : il sortait de la Nation Of Islam, revenait de son voyage à La Mecque et commençait à nuancer son propos ; il comprenait que le concept racial n’avait pas le sens qu’il lui donnait, etc. Pour ce discours, il s’était appuyé sur le concept purement politique développé par Jean-Paul Sartre dans Les Mains Sales : Par tous les moyens nécessaires.

Je trouvais d’abord intéressant le jeu de mot simple qui pourrait se traduire par « Toute matière sonore nécessaire pour atteindre un réel son musical », mais c’est un peu long pour un titre d’album ! Ensuite j’y ai trouvé un intérêt parce que j’ai pas mal été influencé par le hip hop des années 80 et à cette époque, il y avait Public Ennemy, et j’ai découvert Malcom X grâce à Public Ennemy. Je fais partie des gens qui ont découvert la pop ou des figures politiques grâce au hip hop. Donc à 20 ans, je me suis retrouvé à lire la biographie de Malcom X, dans le même temps, je lisais du Sartre, et ce titre d’album était pour moi une façon de lier la culture française et américaine. Je trouvais intéressant que le titre fasse référence à mon ambigüité, à mon rapport de français très imprégné de références américaines.

Le rapport à Jack Kerouac est arrivé lorsque j’ai rangé chez moi ; 20 ans après, j’ai retrouvé et ai refeuilleté Sur la route de Kerouac. Je me suis rendu compte qu’il y avait quelque chose d’universel qui m’avait peut-être échappé à la première lecture : simplement l’envie de prendre un sac et de trouver un ailleurs. Même pas un grand ouest, un ailleurs. En me renseignant sur la Beat Generation et Kerouac, je me suis rendu compte qu’il était devenu écrivain par accident, qu’il avait lu Call of the Wild (L’appel de la forêt, ndlr) et que ça lui avait donné envie d’écrire. Il y a donc un rapport constant à cette recherche d’un ailleurs, où qu’il soit. Juste envie de couper, de prendre un sac et partir.





Ce qui est marquant dans cet album, c’est la multitude collaboration, comme celle avec Lee Fields sur The Road Is Ruff ! Pourquoi Lee Field plutôt que Charles Bradley ?

Très sincèrement, ça aurait pu être l’un ou l’autre. Mais ça ne pouvait pas être un autre. C’était évident ! J’ai contacté conjointement les deux, je les avais déjà croisés ; ensuite c’est une histoire de management, de disponibilité… Mais c’était important pour moi de l’avoir car cet album raconte quelque chose ou du moins, des bouts de choses.

Pour certains titres, je suis arrivé avec des musiques, en disant que je souhaitais telle mélodie, telle atmosphère, etc. Pour d’autres, comme celui enregistré avec Lee Fields, je ne suis pas arrivé avec des musiques mais avec des bribes. Pour The Road Is Ruff, j’avais un refrain, des chœurs et je savais de quoi je voulais parler. Je voulais faire une analogie entre la vie et la route : notre vie est une route, et on retrouve beaucoup de similitudes dans le vocabulaire entre la vie et la route. Et ce qui m’importait, c’était de réaliser ce titre avec quelqu’un qui puisse avoir un regard sur le chemin parcouru, avec un chanteur d’expérience. L’idée est qu’il s’adresse à un jeune chanteur, quelqu’un qui a envie de s’y mettre. Comme j’avais en plus des gens comme Token ou A-F-R-O, qui ont 17-18 ans, il y avait un p’tit clin d’œil intéressant à faire.

En tout cas, je suis très touché de l’avoir sur l’album. Lee Fields est un monstre, comme Charles Bradley. Ce sont vraiment des gens qui me touchent, comme lorsque j’ai travaillé avec Sharon Jones.


Lee Fields, Tricky, Ghostface Killah ou Token, les featurings pleuvent. Quels sont ceux qui vous ont marqué ?

L’enregistrement avec Tricky a été un moment important. J’étais très content de cette séance mais je ne peux pas vraiment raconter pourquoi. On a beaucoup parlé, il m’a raconté des choses très personnelles que je ne peux dévoiler mais qui font sens dans le morceau. C’était très touchant car Tricky est un peu un Joey Star anglais. Pas au niveau musical, mais pour son côté perché, un peu taré disent certains. Mais c’est juste un écorché, quelqu’un qui a une grande profondeur sous des attitudes dilettantes.

Avec Lee Fields, ça a été particulier aussi parce que j’ai été travailler avec lui à New York, et le jour où l’on a enregistré, on a appris ensemble la mort de Prince. C’était très troublant d’être à New York avec un chanteur soul dans cette atmosphère, d’autant qu’il enregistrait The road is ruff ! Je ne suis pas très mystique comme garçon, mais pour le coup, il y avait quelque chose de bizarre !

Lee Fields, comme Tricky, a une grosse carrière et a travaillé avec beaucoup de gens. Mais il ne faut pas se raconter d’histoires : quand il va travailler avec Martin Solveig par exemple, on sait tous que ce n’est pas sa came. Ce n’est pas une super star, il ne gagne pas des millions, donc à un moment donné, s’il peut gagner un peu de blé, il y va, il faut bien remplir le frigo. Ici, j’ai senti qu’il était dans un truc d’ADN, qu’il sentait le morceau.

Dans les deux cas, je sais qu’ils sentaient le morceau que je leur proposais, que ça les a bottés. Mais pour parler sans langue de bois, je sais qu’au final, ce ne sont pas des morceaux qui compteront vraiment pour eux.





Pouvez-vous nous dire un mot de votre nouvelle protégée IDIL ?

C’est une jeune demoiselle qui m’a contacté il y a deux ans, elle avait 18 ans. Pour résumer, c’est un coup de cœur vocal. Il y a quelque chose dans sa voix qui me parle. Elle ne maitrise pas tout, sa voix a des faiblesses mais elle a un vrai potentiel. Pour moi, elle n’a pas encore fait le tour du propriétaire ! C’est assez agréable comme sensation ; je n’ai jamais été un aficionado des voix ultra-parfaites, techniques. On finit par s’ennuyer. IDIL a une voix chaude, suave, il se passe quelque chose lorsqu’elle chante et elle a une vraie palette.

L’idée de départ était de faire son album. Mais on a pris un peu de retard ; j’ai donc inversé la vapeur et lui ai proposé de participer à mon album *pour qu’elle puisse se faire une histoire aussi. Je l’emmène en tournée, ça va être un mélange entre Charlotte Savary qui est une grande professionnelle et quelqu’un qui va arriver avec *la fraicheur de ses 20 ans et va peut-être nous injecter quelque chose aussi.


Que représente la sensibilité pour vous ? C’est un terme qui revient fréquemment lorsque vous parlez de la musique.

C’est un rempart à la connerie. Aujourd’hui, on tente de nous abrutir constamment, c’est la fameuse boite à cons. Mais je fais un parallèle tout bête à Le Lay qui disait que son boulot était de vendre du temps de cerveau disponible. Lorsqu’il a dit cela, tout le monde lui est tombé dessus en disant que c’était un scandale, etc. Mais qu’est-ce qui était dérangeant ? Sa sincérité ? Il faut être naïf pour découvrir que c’est la politique de TF1 et de nombreuses chaines. Tous les discours ambiants sont là pour endormir les gens.

Le sensible pour moi, c’est quelque chose qui rend vigilent et évite de s’endormir. A partir du moment où l’on est alerte, touché par des choses, cela signifie que l’on n’est pas endormi. Ça n’a pas d’autre prétention, mais j’espère qu’ouvrir la sensibilité des gens peut contribuer à repousser la bêtise. Quand on regarde un film de Woody Allen sur Paris à la Belle Époque, ça n’a rien de politique, mais j’ai l’impression de sortir un peu moins con et un peu plus sensible.





En même temps que votre album, vous avez sorti un documentaire « In Wax we trust » sur les disquaires indépendants. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le format documentaire m’attire depuis longtemps, j’avais envie de le faire mais je n’avais pas eu l’opportunité. Mais en automne dernier lors de ma tournée aux Etats-Unis, j’ai profité de cette opportunité pour aller rencontrer des disquaires indépendants. L’idée était de faire des portraits sous couvert de contexte. Ça fait 15 ans que l’on nous parle de crise de l’industrie musicale, on donne toujours la parole à des directeurs marketing, à des gens de maisons de disque, mais je vois rarement ceux qui sont au contact tous les matins. Le point de départ était donc de dire : « on est en 2015, à l’heure de la dématérialisation, et vous vous levez tous les matins pour vendre de la cire, quel est votre moteur ? » Au final, ce sont des portraits de passionnés, même si ce n’est pas du tout un documentaire pour spécialistes.


Un mot sur votre retour aux Z’Eclectiques ?

Les Z’Eclectiques, c’est quelque chose ! Je suis heureux d‘y revenir, sincèrement, car certains festivals comme celui-ci me font triper ! Et honnêtement, c’est une région de France où j’ai un vrai territoire construit dans le temps. Une valeur sûre. Par exemple, quand on commence la tournée, on sait que les dates dans le coin seront complètes en premier. C’est tout le temps la même histoire, mais pas une routine non plus ; c’est plutôt une marque de confiance renouvelée. C’est quelque chose qu’il ne faut pas prendre comme une évidence, mais comme un cadeau.


Photos © Geraldine Petrovic

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