Brigitte Livenais : « Je recherche des spectacles qui ne donnent aucune certitude »

Aux commandes du Théâtre de l’Hôtel de Ville depuis 2009, Brigitte Livenais a instillé une nouvelle énergie au sein de la structure de Saint-Barthélemy d’Anjou. L’ex-danseuse et chorégraphe y défend une programmation pluridisciplinaire, orientée sur les arts du mouvement ou comment le spectacle vivant, en mouvement, nourrit notre expérience d’être humain dans le monde contemporain. À l’aube d’une nouvelle saison culturelle riche d’une cinquantaine de propositions, elle revient sur son métier et ses souvenirs.


Comment vous définiriez-vous en tant que programmatrice ? Avez-vous un « style » ?

Je ne crois pas avoir un style et qu’on puisse en avoir un. Une salle peut avoir un style, des tendances. Ce que je recherche, ce sont des spectacles qui ne donnent aucune certitude. J’essaye de programmer des spectacles qui ne nous mettent pas devant des soi-disant vérités de la vie, mais au contraire, je recherche ce qui peut nous interroger. Ce n’est pas le cas de tous les spectacles, car certains spectacles affirment, mais même dans leurs affirmations, il doit y avoir des interrogations, des doutes car je ne crois pas aux choses trop carrées.

J’ai par exemple beaucoup de mal avec les spectacles humoristiques, parce qu’il y a souvent des choses très dogmatiques. On est des êtres très complexes et cela doit être entendu. La richesse d’un spectacle est justement d’ouvrir les imaginaires, et une pensée qui vous est donnée peut vous ouvrir l’esprit. Personnellement, c’est presque une pensée politique, parce que cela permet de réfléchir différemment. Montrer que notre pensée n’est pas unique, mais comment elle se nourrit des autres, c’est à cet endroit là très particulier qu’est le spectacle.





Le THV défend tout de même une ligne artistique particulière ?

Je ne sais pas si c’est une ligne artistique, mais ce que je ressens derrière, c’est un questionnement très important dans l’intérêt que je peux porter aux spectacles. Car je ne programme pas que des spectacles que j’aime follement, mais c’est important pour moi qu’on accompagne le public dans la richesse de sa pensée. Il y a un aspect social de la culture : on est là pour ouvrir la pensée des gens, pas pour l’enfermer.

Je ne cherche pas des spectacles compliqués, mais des spectacles qui sont sensibles, et parfois faciles pour qu’ils parlent justement à tout le monde. C’est plus simple de dire : « ça c’est bien, ça c’est beau, ça c’est grand », mais je n’aime pas vraiment cela, du moins je n’y crois pas car ce qui va être valable un jour ne le sera pas demain.


Justement, n’est-ce pas difficile d’exprimer cette sensibilité là, d’autant dans une commune de 9000 habitants ?

Je ne pense pas car Michel Auger (ancien programmateur du THV, ndlr) avait déjà cet état d’esprit. En musique par exemple, je reste dans sa ligne même si je suis plus orientée autour de la voix, et lui autour de la chanson française. Mais il avait des exigences déjà grandes au niveau des spectacles et il a découvert pas mal d’artistes musicaux. Je pense que les élus qui avaient choisi de développer le THV et ceux qui continuent à l’accompagner ont compris l’intérêt de ce type de programmation ; du moins ils ont lâché car ils se rendent compte que ça fonctionne. Si ça n’avait pas fonctionné au niveau du public, je pense qu’ils ne nous auraient pas suivis, tout simplement.





Depuis votre nomination en 2009, le THV est passé d’une programmation axée sur la musique, à une programmation dédiée aux arts du mouvement et davantage à la danse. Comment le virage « danse » a-t-il été digéré ? Avez-vous eu des retours à ce propos ?

Je pense que les premières années, on m’a attendu un peu au tournant. Certaines personnes ne s’y retrouvent pas mais d’autres s’y sont retrouvé davantage ou y sont venus. On a public qui est là depuis très longtemps, on le voit quand on a des pourparlers en fin de spectacles. Il y a des gens qui viennent depuis longtemps et qui semblent y trouver leur compte. J’ai dû avoir un retour une fois, par mail, d’une personne qui était mécontente en théâtre. Pourtant autour du théâtre, nos programmations à Michel et moi n’ont jamais été très différentes.

Mais pour revenir sur les arts du mouvement dans la programmation, il n’y a pas plus de spectacles de danse que d’autres types de spectacles. C’est une idée que l’on a parce que je suis danseuse et chorégraphe et que mon projet tourne autour des arts du mouvement, mais les arts du mouvement sont fait de la programmation de spectacle vivant. A partir du moment où l’on est sur un plateau, on a une colonne vertébrale et cette colonne bouge. Le projet artistique tourne autour de cette colonne vertébrale du spectacle vivant qui fait que ce n’est pas du cinéma ou autre chose. Et parce qu’il est vivant, il est en mouvement.

Mais il n’y a pas plus de spectacles de danse. Et on le voit bien cette année, les spectacles musicaux et de théâtre sont plus nombreux que ceux de danse. C’est vrai que Michel ne programmait pas du tout de danse, si ce n’est tous les deux ans pour un festival, donc on voit la différence !





Quelles sont les principales contraintes auxquelles vous avez à faire face en tant que programmatrice (budgétaires, administratives, territoriales…) ?

Elles sont multiples. Mais ce sont d’abord des contraintes budgétaires. Car tout bouge très vite et on n’est pas toujours au courant de tout. Concilier les différents budgets – communaux, départementaux, régionaux… – est l’une des principales difficultés lorsque l’on est obligé de programmer longtemps à l’avance. On fonctionne sur une année scolaire, alors que les budgets sont votés à l’année civile. Par exemple, si l’on me dit qu’en 2017, on aura une baisse de 15% du budget, étant donné que ma programmation est faite pour toute la première partie 2017 (janvier à juin), pour 2017-2018, le début de saison sera maigre. Et sur ce point, on n’a jamais de confort ni de certitude, alors que je travaille en ce moment sur 2017-2018…

Ce qui est une autre contrainte sans en être une, c’est la complexité du territoire, car évidemment, le THV n’est pas isolé du territoire, il faut donc travailler avec tous les autres acteurs culturels. La difficulté se situe parfois dans ces rencontres : comment on apprend à travailler ensemble ; comment, en fonction des aléas des communes, des uns et des autres, on travaille ensemble ou non ; comment on organise des tournées communes, sur quels projets peut-on réfléchir ensemble ; comment rendre l’offre cohérente sur le territoire…

C’est un bienfait mais une contrainte aussi car il faut être sûr que l’on parle de la même chose et ce n’est pas toujours le cas. Entre les communes qui ont des directeurs culturels, des chargés de programmation, ceux qui n’en ont pas, les adjoints à la culture, etc, les sujets semblent être communs de prime abord et pourtant, très souvent, nos visions sont éloignées : on ne parle pas souvent de la même chose (différences entre amateurs et professionnels ; la notion du vivre ensemble dans la culture…).





Comment tient-on le coup quand on est programmateur ?

J’ai la chance d’adorer le spectacle, donc je ne me lasse jamais. Quand je vais à Avignon, j’en vois 5 à 6 par jour pendant une semaine et ça ne me fatigue pas du tout. J’adore ça ! Même quand je n’aime pas, ça me nourrit. Parfois je suis en colère, déçue, parfois je suis heureuse, touchée, parfois je pleure mais j’adore. Ce serait compliqué si je n’avais pas cet amour là du spectacle vivant et l’envie de découvrir des choses.

Mais c’est un travail très chronophage. J’ai 62 ans, ça facilite ! Si j’avais 35 ans et trois mômes, ce serait différent. Parce qu’il n’y a pas de moments de pause et qu’on prend difficilement du recul. Pour en discuter avec d’autres programmateurs, je sais que beaucoup font des burn-out car on fait 90 heures par semaine. Ça ne s’arrête jamais et dans la pensée non plus.

La plus grande difficulté de ce travail avec laquelle il faut vivre mais qui est vraiment très exacerbée, c’est qu’on n’est jamais dans le temps. On est toujours en décalage. On vient de terminer la saison 15-16, on entame la 16-17, je travaille sur la saison 17-18 en pensant déjà à 18-19 parce que des projets vont peut-être se décliner… Heureusement, il y a des spectacles pour revenir à la réalité. C’est cet instant là qui compte.


Peut-on prendre le pouls de la saison 2016-2017 ? Y a-t-il une tonalité particulière ?

Je ne travaille pas sur un thème, donc il n’y a pas de tonalité particulière, si ce n’est qu’on est beaucoup sur l’interrogation dans la plupart des spectacles ; mais ce sont les artistes qui nous renvoient la richesse de travailler avec des gens différents. Il y a donc des spectacles qui vont parler de la rencontre à l’autre, de la différence avec l’autre, de l’enrichissement des uns et des autres, que ce soit dans le mélange des genres (danse-cirque, théâtre-arts plastiques…) ou dans les sujets traités.

Le droit à la différence, le rapport à l’autre, les questionnements autour de notre société sont des idées très présentes dans les spectacles que l’on voit aujourd’hui, un questionnement d’artistes qui renvoie à des questions de société finalement. Je l’ai bien vu à Avignon cette année, il n’est question que de cela !





Vos coups de cœur de la saison ?

Il y en a eu beaucoup. Celui de la Compagnie Les Karyatides sur Les Misérables qui passera en fin de saison est fabuleux : C’est une fresque qui date du XVIIIe siècle et avec leur réécriture, on se rend compte à quel point elle est présente, actuelle.

En danse, la Compagnie La Cavale a fait un très beau travail avec De(s) personne(s). En musique, DakhaBrakha, un groupe ukrainien, est un vrai coup de vent ; mais aussi un vrai engagement politique pour moi, avec la difficulté que c’est pour eux de travailler dans leur pays, de venir ici, etc.





Votre pire souvenir au THV ?

Le pire, et je ne suis pas la seule à l’avoir ressenti dans l’équipe, c’était Marc Jolivet. Michel Auger le programmait souvent auparavant et le public demandait que je le fasse revenir, je l’avais donc programmé. Je n’aimais déjà pas trop Marc Jolivet mais ça a été la soirée la pire à tous les niveaux : de l’arrivée à la gare, à l’accueil ici, en passant par la technique, tout était naze, à la hauteur du bonhomme. Cet espère de suffisance, jemenfoutiste sur le plateau… il n’avait pas bossé son spectacle du tout, et le vendait très cher. Plus jamais !


Et le meilleur ?

Il y en a beaucoup. Le plus marquant, c’est peut-être sur ma première programmation, l’un des premiers spectacles que j’ai vu : Jonny Berouette de la Cie Les Matapeste. Il m’a fallu presque deux mois pour me remettre du spectacle. A chaque fois que j’entendais parler de Jonny Berouette, je me mettais à pleurer. Et quand je l’ai programmé la saison suivante, j’ai pleuré comme une madeleine à chacune des représentations. C’était une vision du clown vraiment fabuleuse.





Un pari réussi au THV ?

Le travail que je fais au niveau de la danse, c’est un pari et ça commence à porter ses fruits. On a galéré au début, maintenant ça va mieux, mais cela est aussi lié au contexte de la danse à Angers. (…) Aujourd’hui le public demande à voir des compagnies renommées internationalement, des figures de marque. Mais toutes les compagnies même nationales galèrent eux aussi. C’est compliqué mais ça l’est moins que ça en l’était.

Ce qui me fait plaisir, c’est que le THV est un lieu d’accueil pour les compagnies, c’est leur lieu. Et toute l’équipe a contribué à cela. Je connais l’expérience du plateau, l’équipe aussi, on sait de quoi on parle et on sait comment accueillir les artistes qui ne sont pas là que pour jouer et partir. C’est un échange.


INFOS THV

théâtre
  • Création : 6/10/2016
  • Mise à jour : 10/11/2016

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