Certains chanteurs sont éclipsés des plateaux aussi vite qu’ils s’y hissent ; d'autres s'inscrivent dans la durée. Jean-Louis Bergère fait partie de ces derniers qui continuent à compter dans la sphère de la chanson poétique francophone. Deux ans après la sortie de son album Au lit d’herbes rouges, il revient sur la scène du Grand Théâtre d’Angers pour un spectacle unique. De sa voix veloutée et caressante, l’auteur compositeur interprète angevin tisse ses toiles imagées autour de mélodies captivantes, qu’il fait vivre sur plateau avec brio. Rencontre avec cet artisan authentique, généreux et ouvert.
Que se passe-t-il exactement le 3 mars ?
Le 3 mars, c'est le Grand Théâtre qui s'ouvre ! Pour moi, c'est quelque chose d'extraordinaire parce que quand j'étais gamin, je venais là avec mes parents ; j'en ai un souvenir un peu ennuyeux parce qu'à dix ans, les opéras et les ballets... c'est pas ça et ça durait des plombes. Mais le lieu était complètement magique pour moi et je ne pensais pas pouvoir passer là un jour.
Qu'attends-tu de ce concert ?
Il y a une grosse charge affective dans le fait d'aller au Grand théâtre. C'est vraiment un rêve de gosse ; je n'aurais jamais imaginé venir jouer un jour dans ce lieu. C'est donc une date importante pour moi autant affectivement que professionnellement. On a vraiment envie de réussir ce concert, de donner le meilleur et surtout de continuer à faire vivre ce spectacle avant d'entamer un nouvel album.
Comment va se dérouler le set du 3 mars et avec quelle formation ?
Ce sera en grande formation puisque je serai accompagné des cinq musiciens : Alain Ricou, Yannick Coudreau, Dominique Garnier, Hervé Moquet et Romain Desjonquères. C'est assez confort !
C’est donc la version « electro-ambiant, pop atmosphérique » de l’album Au lit d'herbes rouges, avec sûrement une ou deux nouvelles chansons qui préfigurent l'album à suivre. Dans le spectacle, créé en résidence au Centre Georges Brassens d’Avrillé, mon port d'attache depuis 2001, il y a deux parties « électriques » et au milieu, une pause acoustique pendant laquelle interviendront la danseuse Maud Albertier du collectif EDA et Frédéric Pellerin de Memento Mori. Il y aura également trois films du photographe Yannick Lecoq qui seront projetés à des moments précis du concert. Ce sont des créations réalisées spécialement pour le spectacle. Yannick a monté trois films sur la durée des chansons ; ce ne sont pas des clips mais vraiment une ornementation du morceau par l'image.
Au départ, sur la première mouture du spectacle, on avait placé plus de danse mais pour certains ça déplaçait l’attention, et ça les gênait dans leur écoute. Donc on a réduit la danse et ce côté visuel pour rester dans le principe du concert.
Il n'y a pas vraiment de mise en scène sur le spectacle, je ne deviens pas un personnage ou quelqu’un d’autre. Ce n’est pas du tout une chanson théâtrale. Par contre, j'essaie de faire en sorte que ce soit beau, qu'il y ait des belles lumières, que ce soit habillé, qu’il y ait un travail, une réflexion sur la mise en espace. C'est plutôt impressionniste comme univers ; c'est ce qu'on dit de moi d’une manière générale et l'adjectif me convient assez bien. Ce sont des chansons qui tournent plus autour d'états âmes que d’histoires ; c'est peu narratif donc « impressionnisme » me sied assez bien. Il y a une ou deux chansons dans l'album, notamment Au lit d'herbes rouges qui s'inscrivent un peu dans le narratif ; ce sont des saynètes mais je n'arrive pas à « raconter » des histoires ; c'est l'exercice le plus difficile pour moi et ce n’est pas non plus vraiment ce qui m’intéresse dans mon expression première.
Le spectacle a donc plus de deux ans ?
La résidence s'est même déroulée avant la sortie de l'album Au lit d'herbes rouges puisque nous sommes entrés en studio peu de temps après la création à Brassens. D'ailleurs ce n’était pas plus mal dans ce sens là parce que maintenant, on fait souvent l'inverse : on commence à enregistrer puis on rentre en résidence alors que là, le fait de commencer par la résidence, ça a changé littéralement certains titres.
Le set a-t-il tout de même évolué depuis la résidence ?
Oui, ça a bien bougé. Les dates que l'on a pu faire tous ensemble ont bien fait évoluer les choses. La peau est beaucoup plus belle ; on a fait quelques modifications sur les morceaux ; on a aussi changé certains enchaînements entre les chansons. On a essayé de modifier dans le bon sens du terme, en trouvant des améliorations pour que ça fonctionne encore mieux.
Y a-t-il une résidence de prévue avant le passage au Grand Théâtre pour revoir le set ?
On va s'installer à l'Espace culturel de l'Université parce que les télés vont avoir besoin d'images in situ et le Grand Théâtre n’est disponible qu'une seule journée, donc ça va être déjà très court le temps de faire les balances, les lumières...
Pourquoi ce temps de latence entre la sortie de l'album et le concert au Grand Théâtre ?
A Angers, il n'y avait rien pour nous accueillir avant. Le Quai, on oublie, c'est une autre cour et il n'y a aucun problème là-dessus et puis Chanzy, ça ne me disait rien. Et entre temps, j'ai fait tout le tour de la couronne : j'ai fait Brassens il y a deux ans, l'inauguration du THV l'année dernière, je suis passé à l'Espace culturel de l'Université, le Théâtre des Dames aux Ponts de Cé il y a un an, L’Avant-Scène de Trélazé en 2005 ; enfin, j'ai fait un bon tour d'Angers mais jamais Angers Centre et comme on ne peut pas faire deux ou trois dates dans le même secteur, ça ne sert à rien. Donc on s'est dit, Angers on le prévoit pour 2009 et on essaye de trouver un bon lieu.
C'est aussi bien entendu pour faire venir les programmateurs, les attirer dans ce lieu prestigieux. Quand on démarche les programmateurs pour cette date, tout de suite annoncer le Grand Théâtre, ça les interpelle plus ! Donc on joue aussi un peu là-dessus !

Que s'est-il passé entre la sortie de l’album Au lit d'herbes rouges et le concert au Grand Théâtre ?
Déjà Au lit d'herbes rouges a été chroniqué par d'importants médias (Chorus, FrancoFans, Chant’Essonne, France Inter, Radio Canada...) ; il a reçu vraiment de très bons échos et c'est pour ça que j'étais moi-même surpris qu'on n'ait pas plus de concerts en grande formation dans la même période. Quand je suis passé sur France Inter, je me suis dit : ça va vraiment mettre un coup de pied dans la fourmilière mais ça ne fait pas tant bouger les salles que ça. Mais pour moi, c'était super important et ça a été un moment extraordinaire : une interview d'une demi-heure en direct, deux titres live. C'était même assez flippant ! D’autant plus quand on a connu le taux d'audience de l'émission ! (...)
En tout cas, toutes ces actualités médias m'ont permis de sentir une véritable reconnaissance de mon travail et de me dire : Ah enfin, il y a des oreilles !
C'était un peu un retour sur investissement puisqu'on a mis 15 mois à le faire cet album ! Ça fait aussi un peu l'effet boule de neige parce que ça m'a donné confiance pour me projeter sur l'album à suivre. Ça me motive même si je travaille lentement ; je prends mon temps, il n'y a rien qui presse mais dans ce métier, je pense qu'il faut s'inscrire dans la durée. Moi j'ai plus l'impression de m'inscrire dans une « oeuvre », la mienne, de m'inscrire dans un parcours, et de pouvoir ainsi réaliser les choses, d’avancer et ça c'est un sacré privilège. La notoriété après c'est un autre truc, ça ne dépend pas que de moi : ça plait, ça plait pas, c'est comme ça. C'est très aléatoire.. Par contre, travailler à construire quelque chose qui s'inscrit dans la durée et qui va évoluer, se modifier, ça me plait, c'est ma vie.
Et toi, qu’as-tu fait pendant ces deux ans ?
Pendant ces deux ans, j'ai écrit. Je me rends compte que dans l'élan d'un album, en l'occurrence Au lit d'herbes rouges, j'écris beaucoup de chansons qui font souvent écho au travail en cours, aux univers qui se dégagent. Toutes ces sensations me donnent envie d'écrire. Et le « voyage » est aussi une source d'inspiration inépuisable pour moi ; quand je parle de voyage, ça peut être aussi ces petits déplacements, pas loin... mais partir deux ou trois jours de chez soi, c'est toujours un voyage ! Il se passe toujours des choses ; on rencontre toujours des gens différents ; il y a toujours des moments magiques. Et je suis content de toujours ressentir ces vibrations, de rester comme un gamin avec ce « truc » ! Et ça me fait écrire !
D'ailleurs, comment vient l'inspiration ? Qu’est-ce qui te donne envie d’écrire ?
Je n'en sais rien ! Je n'ai jamais su répondre à cette question là... Souvent on me demande : « Tu écris les textes puis la musique ou le contraire ? ». Mais comme il n'y a pas de règles, je ne peux pas répondre ; une fois ça se passe de cette façon, une autre fois, de cette manière là...
En plus, de mon côté je ne me cadre jamais, je ne me dis jamais : Tiens demain je vais écrire de telle heure à telle heure. Jamais. En fait, avec les années, je crois que j'ai appris à me faire confiance tout simplement, à être patient et à me dire : tu vois cette chanson ce n’est pas ta dernière parce que c’était parfois ma hantise, que la chanson que je venais de composer soit la dernière... Parfois, c’était terriblement angoissant de ne pas savoir si le lendemain je réussirais à nouveau, à écrire quelque chose. Et puis maintenant, je crois que je vois les choses plus simplement…J’écoute et j’attends.
Ce qui m'a aidé c'est de me dire que le courant de ma pensée est toujours présent ; il suffit donc de le suivre. Je pense que l'on est tous en capacité d'écrire et c'est ce que je dis aux gens avec qui je travaille en ateliers ; il suffit parfois seulement de franchir le pas. On est tous traversé par les mêmes choses. Même si devant un même paysage et au même moment, on ne voit pas tous le même paysage, on est tous affecté. Un artiste ce n’est pas pour moi quelqu’un d’à part, c’est quelqu’un d’absolument ordinaire, plongé comme tout un chacun dans l’expérience de sa confrontation au monde, mais qui répond d’une manière singulière aux questions et interrogations que tout le monde se pose.
Mais ce n'est pas forcément évident à mettre en mots...
Après, c'est la qualité d'un travail avec son exigence mais maintenant je le sais, j'arrive à écrire, à faire des chansons et j'ai juste à m'écouter ; c'est tout. Je ne me suis jamais mis d'heures de bureau pour écrire, je ne me suis jamais dit : tiens je vais écrire sur la séparation, sur tel sujet, ça vient comme ça, au fil des jours et de ma pensée. Il y a des choses qui arrivent comme ça, des événements, des mots...
Par contre, je prends beaucoup de notes ; j'ai toujours un carnet avec moi et puis quand il y a des choses qui viennent, je les note. Parfois il y a des choses qui te traversent et le lendemain, tu ne t'en rappelles plus alors que ça te convenait bien. Donc c'est un moyen pour moi de ne pas oublier mes idées et de m'y replonger aussi parfois.
Pour la littérature, c'est pareil. Je me nourris beaucoup de ce que je lis. Dans Au lit d'herbes rouges notamment, j'ai indiqué tous les livres qui avaient « circulé autour » pendant l’écriture de l'album. Il y a un mec que j'aime beaucoup qui s'appelle Dominique A ; sur son parcours, je sais qu'il y a des livres ou des auteurs qui ont compté ou qui l'ont inspiré et je trouve ça important d’être ouvert aux échos des autres. C’est par-là aussi que l’on se construit soi-même. Il disait d'ailleurs dans une interview qu'avec une simple phrase d'un bouquin, il pouvait démarrer et je fonctionne comme ça aussi.
Son univers me parle beaucoup. Je ne pense pas qu'on ait vraiment la même facture, il est plus rock ; il y a des albums comme Remué - qui est un disque que j'aime beaucoup - qui sonne très rock. Celui-là particulièrement ; il y a quelque chose de radical, très noir et pourtant il me parle « clairement ».
Il y a deux chanteurs français comme ça qui retiennent mon attention, c'est Dominique A et Jean-Louis Murat, pour l’exigence de leur voie et cette rondeur unique. Pendant longtemps quand je disais ça, je me faisais incendier parce que pour certains, c'est une toute autre famille que la mienne. Il y a la famille Rock et la famille Chanson, point. Et chacun doit rester dans son couloir. Enfin... Bon...
De ton côté, tu te situes où dans les univers musicaux ?
C'est difficile de se situer... Même les programmateurs ne savent pas trop où situer mon univers parce que ce n’est pas de la chanson traditionnelle avec des arrangements et des ambiances plus traditionnels ; ce n'est pas vraiment du rock non plus, c'est un peu entre les deux... mais ça appartient pour moi aux « musiques actuelles ».
Chanson Pop ?
Pop oui pour les ambiances, les mélodies, la couleur globale, mais ça reste très dur de se placer dans « un univers défini ». En acoustique on est mieux ciblé, puisque Memento Mori est devenu aussi Bergère Trio pour l'album Au lit d'herbes rouges. Avec Frédéric Pellerin et Romain Desjonquères, on tourne bien tous les trois et avec grand bonheur mais en grande formation, on a plus de mal pour décrocher des dates. Question budget, et cette identification difficile à trouver pour les programmateurs, manque aussi peut-être d’audace et de prise de risque…et à mon avis, c’est aussi à l’image d’une époque et de sa frilosité culturelle…
As-tu de nouveaux projets avec la formation Memento Mori ?
Au niveau des concerts, c'est un peu en stand-by en ce moment parce qu'on voudrait faire un autre album, après Bouche de Silence, sur des auteurs contemporains mais il faudrait vraiment qu'on s'y mette et c'est aussi beaucoup de travail, donc pour l'instant, je ne sais pas encore trop ce que l'on va faire… On en parle mais rien de précis concrètement pour l'instant. Et puis il faudrait vraiment quelqu’un qui s’occupe de démarcher, de faire un travail de tourneur… En ce moment, on tourne beaucoup plus en Bergère Trio.

Mais de ton côté, tu prépares un nouvel album…
Oui ! Je pense qu'il sera prêt en 2010, dans ces eaux là. Au niveau des chansons, elles sont toutes là ; j'ai même beaucoup de matière mais il n'y en a jamais trop car il y a tellement de chansons qui sont évacuées au fil du temps. Je préfère avoir deux ou trois fois plus de matière qu'il ne me faut pour enregistrer un album car j'ai toujours envie qu'un album soit rond, cohérent, et c’est pareil pour la construction d’un livre. Un disque ne se construit pas au hasard.
Par exemple, Au lit d'herbes rouges est un album que je présente en concert comme un album qui tourne autour de la géographie ou plutôt des géographies. L'idée de départ c'est que chaque instant, chaque histoire s'inscrit dans une géographie particulière. C'était mon propos que j'ai décliné en parlant de géographie naturelle, d'amour, de tous « nos états » inscrits dans leurs géographies singulières.
L’album qui vient se construit davantage autour de la disparition ; il va parler de la mort bien sûr mais aussi des disparitions provisoires, d'empreintes, de traces, de l’occupation et de la désertion, des passages, des marques et des signes et de l’invisible habité.. peut-être…
C'est toi qui t’occuperas de toute la partie musicale de l’album ?
De ce côté là, je ne sais pas encore ; je ne sais pas vers quoi je vais aller. Je pense que ça aura encore certainement cette couleur électrique, « ambiante » parce que c'est quelque chose que j'aime beaucoup, mais en même temps j'hésite parce que je me rends compte qu'en ce moment on programme plus les formations acoustiques ou minimales et je me dis : Pourquoi pas faire un truc complètement dépouillé, piano-voix ou guitare-violoncelle... Enfin, je dis ça comme ça, je ne sais pas encore. Les chansons sont là, bruts de décoffrage ; après pour le travail d'arrangement, je ne sais pas encore ce que je vais faire, et dans quelle direction je vais partir.
Je crois que je vais aller voir Pasquale Ianigro sous peu, au studio (Karma Studio et qui s’est occupé de la direction artistique du dernier album), je vais lui chanter toutes mes nouvelles chansons et on en parlera ensemble. Et j'ai besoin de ces appuis là, de conseils, d’oreilles neuves et neutres et qui me connaissent bien comme Pasquale. Je considère que chacun a son domaine de compétence et j'ai du mal à porter le costume du « chef ». Celui qui s’impose comme le commandeur et le seul détenteur d’une vérité ! Je sais que ce sont mes chansons, mon album, mais comme tout se fait en équipe... je détiens bien entendu l’avis final sur le travail mais je suis prêt à écouter les avis des autres, à prendre les idées des uns et des autres.
C'est important pour moi de travailler l'arrangement à plusieurs et c'est aussi pour ça que c'est long. J'ai toujours considéré qu'un disque c'est un gros travail d'équipe. Je suis devant, d’accord, ce sont mes chansons, d’accord, mais il n'y aurait pas de musiciens autour de moi, je n'en serais pas rendu là non plus. Les gens avec qui tu travailles sont des gens précieux et ce sont aussi pour moi des gens que j'aime. Je ne pourrais pas travailler avec des gens que je « cachetonne » pour un concert par exemple ; j'ai besoin qu'il se passe quelque chose entre nous.
On travaille, on travaille, on enregistre des versions différentes, on expérimente, on voit ce qui va et ce qui ne va pas, et tous ensemble. On avait même repris certaines chansons complètement à zéro au studio même, pour le dernier album.
Pour moi, un album, c'est toujours la photo d'un moment, donc ça peut toujours bouger. La musique c’est un peu comme une toile : on peut toujours y ajouter un coup de pinceau, indéfiniment, mais à un moment, il faut savoir s'arrêter. Ce que je veux surtout, c'est ne pas regretter trop de choses en réécoutant, même si on évolue, on garde la trace d'un moment.
Par exemple Une définition du temps, mon premier album, était assez hermétique pour beaucoup de gens ; c'était assez ambiant aussi mais avec des choses un peu plus bizarres ! . C'est un album qui a très bien marché auprès de certaines personnes car ils le trouvaient plus radical qu'Au lit d'herbes rouges par exemple. Quand je réécoute ce premier album, il y a des choses qui me dérangent mais voilà, c'était à ce moment là, c'était comme ça. Il faut regarder devant.
Tu as récemment sorti un livre, un recueil de poèmes illustré « Jusqu'où serions-nous allés si la terre n'avait pas été ronde » aux éditions Gros Textes...
C'est comme un carnet de voyage en fait. Avec l'éditeur, on a tout de suite envisagé un format carnet pour y mettre les textes et les peintures de Lawand Attar. Mais l'édition, ça m'est un peu tombé dessus comme ça... J'ai toujours fait parti d'associations littéraires mais je ne pensais pas que l'édition viendrait à moi, comme ça.
Quand j'ai sorti le disque Au lit d’herbes rouges, j'ai envoyé quelques manuscrits de prose et de poésie à des maisons d'édition de la région ; ça a accroché tout de suite avec Laïus Editions. Frédérique Labalette – fondatrice et gérante de l'Agence Laïus – fonctionne au coup de coeur et quand elle a lu les textes, ça lui a tout de suite plu ! Dès la sortie du disque, elle s'était mise à travailler sur les textes et on a sorti un « livre-objet » en tirage limité, comportant des textes, manuscrits et le CD (« Quelque chose d’infime » – Editions Laïus, 2007).
Là, pour le carnet « Jusqu'où serions-nous allés si la terre n'avait pas été ronde », j'ai travaillé avec un éditeur en poésie (Editions Gros Textes, 2008). Il avait déjà lu quelques-uns de mes textes dans des revues, et écouté et aimé mes chansons, puis le livre CD Laïus et un jour, au téléphone il m'a dit : « Si vous avez un manuscrit sous le coude, ça m'intéresserait de le lire ! ». J'ai été assez surpris mais c'était une bonne surprise. De mon côté, pendant les voyages à suivre, j'ai pris pas mal de notes et ça a commencé a bien bouillonné dans me tête pour construire quelque chose à partir de toutes ces notes ! Il y a un an environ, j'ai envoyé la moitié du manuscrit et il m'a répondu en me disant : « Je publie ». J'ai réécrit encore une partie ensuite et on a sorti le livre peu de temps après à l’automne 2008.
C'est plutôt plaisant d'être sollicité...
C'est clair ! Surtout qu'en poésie, c'est vraiment compliqué. Je pensais même que ce serait plus compliqué pour le versant littéraire que pour le versant musical, alors que bon...
Les ventes ont bien marché ?
Oui, ça marche bien ! Le livre est sorti début novembre et là, il est déjà épuisé. L’édition avait fait un premier tirage de 250 exemplaires, ils en ont vendu beaucoup en salons. De mon côté, je l'ai présenté en festival et dans mes concerts, et apparemment, il plaît bien ! Je reçois toujours beaucoup de belles choses sur ce livre et de gens tellement différents. Ca me touche énormément.
Ecrire en poésie fait donc partie de tes projets ?
Oui, parce que je me suis rendu compte que l’édition c'était possible, et en plus, ce dernier livre reçoit vraiment de très bons échos, un peu partout en France. Ça me fait aussi rentrer dans des festivals qui sont entre poésie et chanson, ce qui n'était pas possible avant. Etre édité m'ouvre encore plus de portes. Je ne sais pas où ça va me mener mais en tout cas, ça favorise des rencontres. En mai par exemple, je vais partir dans le sud sur un festival qui mêle poésie et chanson ; je vais me retrouver avec des gens qui écrivent, qui chantent ; enfin des gens qui me touchent beaucoup.
Dernièrement, j'ai été contacté par un éditeur allemand qui avait déjà fait paraître un de mes textes l'année dernière dans un livre de Yannick Lecoq qui s'appelle « Avec mes yeux » ; ce sont 25 portraits d'enfants en photo et on a demandé à 25 poètes d'écrire un texte sur la série complète des photos. L'éditeur a aimé mon texte dans ce livre et a découvert ensuite ce que j'avais déjà enregistré en chansons, il a beaucoup aimé le premier album et il se pourrait bien qu’un jour on puisse travailler ensemble.
En ce moment il y a beaucoup d'aventures croisées, de chemins qui se rejoignent et ça me rend vraiment heureux. Ce sont mes deux versants, écriture et chanson, qui se réunissent ainsi et c’est vraiment bien.
Est-ce que la poésie va prendre le pas sur la chanson ?
Là, c'est le troisième album qui est en préparation mais après sa sortie, s'il y a un livre qui arrive en même temps, je prends ! En tout cas maintenant, je sais qu’il y a des portes ouvertes de ce côté là donc je vais en profiter ! Je suis dans un bon élan. Le livre que j'ai publié l'an dernier est un peu la transition entre les deux albums (Au lit d’herbes rouges et le prochain) et je me plais à croire que j'arriverais peut-être à éditer dans l’avenir un livre entre deux albums !
Entre la chanson et la poésie, tu animes également des ateliers d’écriture aux alentours d’Angers…
Oui, je fais parfois des ateliers. Ça m’est arrivé de faire des interventions pour et avec « Le Chant des Mots » avec qui je travaille aussi sur le spectacle puisque le concert du 3 mars sera le spectacle label du Chant des Mots cette année pour le Printemps des Poètes. Je suis très heureux du partenariat que nous avons établi ensemble, car leur soutien depuis 2005 m’apporte beaucoup. Et il semblerait que ce soit réciproque..
Je suis par exemple intervenu pour Le Chant des Mots, à la MQ de St-Serge pour accompagner trois jeunes groupes rock dans l'écriture ; c'était juste de l'accompagnement d'ailleurs, un regard croisé sur l’écriture en chanson, parce que les ateliers d'écriture proprement dits, je n'y crois pas vraiment... Pour moi, l'écriture c'est un parcours solitaire et de longue haleine ; je veux bien accompagner, expliquer comment je fonctionne, poser un oeil sur un travail, transmettre aussi la parole de ceux qui me parlent, écrivains, poètes, mais apprendre à écrire aux gens... je pense que c'est un leurre et parfois un véritable mensonge.
Cette année j'ai fait aussi d'autres interventions indépendamment du Chant des Mots. Je suis intervenu au CESAME à Ste Gemmes sur Loire, de septembre à décembre, auprès de douze patients. C'était vraiment super. On a eu six séances pour monter un spectacle présenté en fin d'année et ça a été extraordinaire pour moi. On a aussi réalisé un très beau livret, avec textes et illustrations, les chansons de tous les patients, pour que tout le monde puisse en avoir un exemplaire et qu’il reste des traces. Tout le monde était heureux de ce travail et c'était important de le garder en mémoire. Ça a vraiment été un moment fort. Il s'est passé de belles choses, comme dans tous les ateliers que j’ai déjà pu animer où je reçois autant que je donne.. je trouve. Les gens, les rencontres m'apportent énormément dans ces expériences collectives.
Vis-tu de la musique, des ateliers d’écriture ?
Non, je n'en vis pas ! Ça fait dix ans que je fais de la musique d'une manière plus professionnelle (mais qu’est-ce qu’on entend par professionnel ! ! ), j'écris depuis l'âge de 15 ans mais je n'en vis pas. J'ai gardé un travail à côté pour une simple et bonne raison : je n'avais pas assez de dates pour assurer un statut d’intermittent et je ne voulais surtout pas faire autre chose que ce que j'avais envie de faire. Je n’avais pas envie de faire du thé dansant, du bal, de la technique ; il y a plein de choses que je n'avais pas envie de faire. Et je sais aussi qu'il me faut du temps pour écrire.
L'aspect économique est à mon avis, un truc qui peut tuer la création, une espèce de piège et d’épée de Damoclès au-dessus et en tout cas moi ça m'aurait tué, je pense. Parce que je crois que ça ne marche pas comme ça ; dans l'intermittence si tu ne peux pas jouer tant de fois sur tant de périodes répétées, c'est terminé et ça, c'est n'importe quoi ! Pour moi, c'est carrément méconnaître le processus créatif que d'embrayer les gens sur un truc pareil. Et quand je vois certains musiciens autour de moi, ce qu'ils endurent parfois... Je préfère ma liberté et son prix. Etre autonome financièrement ça demande beaucoup d’efforts au quotidien, mais c’est aussi la meilleure garantie d’une réelle indépendance d’esprit et d’action.
En gros, j'ai deux mi-temps. La chanson, l'écriture, c'est vraiment ma vie mais je me suis dit à un moment donné que deux choses devaient être séparées : les moyens de vivre et ce pourquoi je vis. J’ai toujours voulu préserver mon travail de création. Si un jour je peux vivre de ma musique, bien sûr, je n’irais pas cracher dans la soupe mais pour l'instant, je ne fais pas 60 dates dans l'année ! Je préfère que l'aspect financier soit indépendant de la musique ; il me faut le minimum vital, je l’assure, il faut que je puisse manger tous les jours parce que la « sous-pente » où on se grelotte, ce n’est vraiment pas pour moi ! Et puis j’ai besoin de calme et de sérénité, maintenant… Il y a toujours un peu le mythe de l'artiste maudit, qui souffre et tout et qui écrit des trucs extras mais ce n’est pas moi ! ..Il y a sûrement des gens chez qui ça peut révéler quelque chose d’extraordinaire ! .. pas chez moi !